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REVUE D'ALSACE

ÙL

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COLLABORATEURS

DE LA „REVUE D'ALSACE"

A. DE Barthélémy, membre de l'Institut ; H. Bardv ; I. Beuchot; E. Blech; J. Bourgeois; A. Chauvin, supérieur de TEcole Massillon; Mgr, Chèvre, curé-doyen de Porren- truy ; A. Chuquet, professeur au Collège de France ; Dubail- RoY ; M. Dubruel ; D' L. Ehrhard ; A. Gassbr, directeur de la Eevue; A. Gendre; Mgr. GUthlin; Tabbé Hanauer; id. P. E. Helmer; V. Henry, professeur à la Sorbonne; Ch. Hoffmann ; A. I. Ingold, notaire honoraire ; Angel Ingold, directeur de la Revue ; A. M. P. Ingold ; E. Kellbr, ancien député ; D' L. Kueny ; D' Larger ; Léon et Eugène Lefêbure; Ch. Pfister, professeur à TEcole normale supé- rieure de Paris ; chanoine ILess ; R. Reuss, professeur à la Sorbonne ; Th. Schœll ; G. Schlumberger, membre de l'In- stitut; A. Waltz, bibliothécaire de la ville de Colmar; E. Waldner, archiviste de la ville de Colmar; D^ Weisgerbbr; E. Wetterlé, député au Reichstag, etc., etc..

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OF

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JIEVUE

D'ALSACE

-^/^-

FoNDATEUR : JOSEPH LIBLIN

QUATRIÈME SÉRIE : QUATRIÈME ANNÉE

TOME UV* DE LA COLLECTION

PARIS A. Picard^ Rue Bonaparte^ 82

Mantoche {Hauti^ Saône)

COLMAR llaci ttiuui^ S

1903

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GRANDIDIER

EST-IL UN FAUSSAIRE?

La gloire de Grandidier fait partie^ peut- on <cdire^ du patrimoine de la c Revue d'Alsace >. On .sait combien elle était chère au fondateur de notre recueil y M. Liblin. On sait aussi ce que MM. Ganser ^ £t A. M. P. Ingold ont ptUflié pour faire connaître les ouvraf^es du savant historien de l'Eglise de Stras- bourg ou défendre sa mémoire.

Aussi sommes-nous heureux de faire connaître nos lecteurs la décisive justification de Grandidier que vient de publier dans la c Revue historique > notre éminent collaborateur^ M. Rod. Reuss^ .

La Direction.

I. Si dtns mes répontes à M. Bloch j'ai parlé de questions poli- tiques ou religieuses» c'est que M. Bloch s'était aventsré le premier sur ce terrain, non pas franchement comme je l'ai £alt, mais entre les lignes cela se lisait parfaitement, lorsqu'il parlait de VUnglaubwûrdigkdt •t de V UwMldstigktit à^ Grandidier, le présentant non seulement comme un ftiussaire, mais encore comme un hypocrite. Ce qui explique la viva- cité indignée de mes expressions.

J'ajouterai encore que, dans mes défenses de Grandidier, je n'ai nullement cherché à prouver l'authenticité des diplômes incriminés, mais à établir que M. Bloch n'apportait aucune preuve de leur soi-disant fabrication par Grandidier. Autre chose est un faux, autre chose une erreur, Moi»méme, avant lui, avant aussi M. Oopsch qui a donné de meilleures preuves que M. Bloch de l'inauthenticité de ces actes, j'avais signalé deux erreurs de Grandidier à propos de Soultz.

A. Gassbr. s. A la suite d'un compte-rendu des NôuveUet Œuvra inédiUs di Grandidier, Nous tenons à remercier ici le directeur de la Remu .historique^ M. Gabriel Monod, de l'autorisation qu'il nous a gracieuse- »aient donnée de reproduire l'article de M. Reoss.

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6 REVUE d' ALSACE

Après une recension, de près de huit pages, de la publica- tion de notre collaborateur, où, rendant compte des deux volumes de VAisatia sacra, M. Reuss écrit que : « Grâce aux recherches patientes et persévérantes de l'éditeur, le plus com- pétent peut-être actuellement, grâce à ses nombreux travaux antérieurs dans le domaine de l'histoire religieuse d'Alsace, pour compléter l'œuvre du maître, nous possédons aujourd'hui un ouvrage fondamental de plus pour les recherches alsatiques ; VAisatia sacra de Grandidier-Ingold sera dorénavant pour ce chapitre spécial de l'histoire provinciale l'instrument de travail nécessaire, le guide indispensable de tous les travailleurs du pays » ; il continue ainsi :

« ... On me permettra d'ajouter encore quelques mots à ce compte-rendu déjà bien long. En parlant ici des Nouvelles Œuvres inédites^ il ne serait pas absolument nécessaire de traiter la question déli- cate et si vivement controversée dans les dernières années de V honnêteté scientifique de Grandidier, mis en cause, on le sait, pour la falsification, véritable ou prétendue, d'un certain nombre de chartes et de diplômes publiés soit dans ses propres ouvrages, soit dans les Nova subsidia diplomatica de Wurdt- weîn. Néanmoins, puisqu'on pourrait s'étonner peut-être que je ne mentionne pas cette controverse et qu'aussi bien M, Ingold en a parlé, en passant^ dans plusieurs de ses préfaces, j'exprimerai très brièvement ma façon de voir sur la question, sans songer d'ailleurs à entrer ici dans les menus détails - de la polémique ouverte à ce sujet.

Je ne crois pas que quelqu'un s'avise aujour- d'hui de prendre la défense, en bloc, des diplômes de Schuttern d'Ebersheimmunster incriminés par MM. Bloch, Bresslau, Dopsch, etc. Je suis tout prêt, pour ma part, à concéder l'inauthenticité de toutes -

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GRANDIDIER EST-IL UN FAUSSAIRK ? 7

les pièces en litige, encore que certaines aient été défendues, longtemps après Grandidier, par des autorités passablement compétentes; mais il ne me semble pas que leur Jausseéé réelle préjuge en rien la question à^e falsification par celui qui les a mises au jour. Il est fréquemment arrivé aux plus savants médiévistes de France et d'Allemagne au xviii* siècle de publier, de très bonne foi, des documents recon- nus faux aujourd'hui. La même chose est arrivée plus d'une fois à d'éminents paléographes et diplo- matistes d'outre-Rhin au xix* siècle, et l'on peut affirmer, sans se croire le moins du monde pro- phète, qu'il en sera de même au xx". Avant que nos petits-neveux soient arrivés à l'an 2000, il se sera trouvé des savants pour démontrer que MM. Bloch et Bresslau se sont trompés, tout comme leurs devanciers, dans l'appréciation de l'authenti- cité de certains documents utilisés par eux ; j'espère bien sincèrement d'ailleurs qu'ils ne seront pas traités pour cela de faussaires par quelque érudit grincheux des siècles futurs. C'est la marche inces- sante de la science qui le veut ainsi, la connais- sance des détails techniques se perfectionnant de plus en plus et la diplomatique faisant des progrès continuels. Des esprits impartiaux ne songeront donc jamais à accabler de gros mots, pour de semblables erreurs, les coupables involontaires'), et c'en est un, très involontaire à mon avis, que

1) D^ailleura, les critiques les plas sûrs d^eux-mémes peuvent se tromper. Il y a quelques années à peine, l'un des plus savants et des plus grincheux, M. Anionius van der Linde, n'affirmait-il pas que l'illnatre Schœpflin était, lui aussi, un misérable faussaire ? Et je suis sûr que M. Hermann Bloch serait aujourd'hui le premier à s'inscrire en faux contre une assertion aussi... téméraire.

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s REVUE D' ALSACE

celui dont on instruisait récemment le procès et dont on réclame la condamnation.

Le fait est qu'on ne soupçonnait pas générale- ment, du temps de Grandidier, ni d'un- côté du Rhin ni de l'autre, les observances minutieuses et toutes les précautions imposées aux éditeurs de nos cartulaires contemporains. On publiait souvent les documents qu'on trouvait ou qui vous venaient du dehors, sans les regarder de très près. Pour atteindre donc sérieusement V honorabilité de l'his- torien de l'église de Strasbourg, il faudrait établir, hors de toute contestation possible, son intention de tromper le public. Pour pouvoir hasarder seule- ment une démonstration de ce genre, il serait nécessaire de démontrer tout d'abord (non pas A* affirmer seulement) que Grandidier n'a pas reçu, tout copiés^ les dossiers des chartes des différents monastères, qui lui en expédiaient en grand nombre ; cela exclurait déjà la possibilité de voir et de contrôler les originaux. Car on connaît au- jourd'hui, beaucoup, mieux qu'autrefois, l'activité fiévreuse, je maintiens ce mot à dessein, du jeune chanoine, sa correspondance si étendue, ses occupations et ses obligations si nombreuses, non pas seulement comme savant, mais comme homme d'Eglise, homme du monde, homme de lettres. Qui peut croire actuellement, pour peu qu'il se soit donné la peine de se mettre au courant de sa façon de travailler, que Grandidier ait eu matériellement le temps et surtout les loisirs nécessaires pour copier lui-même ou seulement pour collationner d'une façon plus ou moins fugitive les quatre mille chsiVies

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GRANDIDIER EST-IL UN FAUSSAIRE? 9

réunies par ses soins dont il parle dans une de ses préfaces? Il a donc pu parfaitement avoir dans son immense Thésaurus deux expéditions, par exemple, d'un même diplôme relatif à Schuttern, venues de différents côtés, copies elles-mêmes de copies plus ou moins fidèles, prises à des époques différentes. S*il a eu scientifiquement tort d'éditer successivement deux variantes d'un même docu- ment, combien loin pourtant y a-t-il de jusqu'à une fabfication de documents, comme on la lui reproche, surtout quand M. Bloch s'appuie, pour le convaincre de fraude, sur les textes d'un copiaire du xviie siècle dont rien ne garantit davantage l'authenticité absolue ^) !

Je laisse pour le moment de côté la question de moralité, d'une importance majeure pourtant, quand il s'agit d'une individualité comme celle de Grandidier; je demande seulement qu'on m'accorde qu'il n'était pas un imbécile. Et, comme cela ne peut être décemment affirmé par personne, je de- mande comment il est possible d'admettre le sys- tème imaginé par M. Bloch, suivant lequel notre auteur aurait été assez stupide pour fabriquer ses faux diplômes avec des textes déjà imprimés^ em- pruntés à Schœpflin ou bien à dom Bouquet, falsi-

l) Si je ne craignais de voir déformer mon opinion par quelque adversaire trop désireux de triompher à tout prix, je n^hésiterais même pas i aller encore plus loin. Je ne m'étonnerais pas que Grandidier eût cru parfaitement légitime de chercher à rétablir le texte d'une charte perdue dh qu'il croyait vraiment le reconnaître dans le texte d^un^écit -historique. Aux yeux d'un savant du xviii* siècle, cela pouvait fort bien paraître comme un jeu tout à fait innocent, comme un tour de force érudit absolument licite; pour avoir tiré de la Chronique de Schuttern les documents incriminés, il n'aurait certainement pas été à ses propres -yeux, ni même à ceux de ses contemporains, un faussaire.

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lO REVUE d' ALSACE

ficatioiî si naïvement grossière que le premier travailleur venu, s'avisant de conférer les pages de ces recueils si répandus, aurait pu s'apercevoir de la fraude. C'est pour cacher ces machinations déloyales, et encore plus enfantines, que Grandidier aurait critiqué si âprement les pecca- dilles infiniment plus vénielles de certains de ses prédécesseurs ou de ses contemporains, doublant sa fourberie scientifique d'une hypocrisie morale plus révoltante encore. On demande naturellement quel motif, acceptable pour le simple bon sens, non hypercritique, Grandidier pouvait biei> avoir pour fabriquer cette douzaine et demie de diplômes incriminés, alors qu'il en avait des cen- taines et des milliers dans ses cartons, qu'on n'a pas la prétention sans doute de déclarer tous inau- thentiques '), M. Bloch n'a trouvé jusqu'ici qu'une réponse à cette question indiscrète : il était jaloux, de son prédécesseur Schœpflin; sa gloire ne le laissait pas dormir et il voulait, à tout prix, avoir plus d'inedita que lui dans son bagage scientifique !. Mais on peut lui faire remarquer tout d'abord que Grandidier a toujours fort bien vécu avec le célèbre professeur de l'Université de Strasbourg, et qu'après la mort de Schœpflin il n'en a jamais parlé que d'une façon respectueuse; s'il Ta critiqué sur tel ou tel point, cela n'a jamais été avec la vivacité

i) II est bien évident qu'il peut s'être trouvé dans ce nombre un.- certain nombre de documents falbifiés ou de faux, puisqu^on en a décou-- vert dix-sept parmi les imprimés, beaucoup moins nombreux. Mais ni les liasses détruites par le bombardement des bibliothèques de Stras- bourg ni celles conservées à Carlaruhe n'ont renfermé, je suppose, uniquement des pièces suspectes. C'est pourtant cela qu'il faudrait prè»^- tendre pour que notre argument perdit sa valeur.

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GRANDIDIBR EST-IL UN FAUSSAIRE? IX

parfois un peu rageuse qu'il montrait vis-à-vis d'autres écrivains et qui rappelle par moments la susceptibilité de l'homme de lettres moderne. On peut répondre surtout, et puisqu'on a mis la chose sur ce terrain, la réponse est topique, qu'en tout état de cause Grandidier avait des matériaux en quantité suffisante pour remplir, s'il lui eût été donné de vivre, de chartes, de diplômes, de traités, des volumes plus gros encore que ceux de X Alsatia diplomatica de son prédécesseur. Conçoit-on, quand on n'est pas de parti pris, qu'il ait compromis sa réputation scientifique, de gaîté de cœur, pour la piètre satisfaction de mettre au jour une poignée de documents fictifs, absolument sans importance pour l'histoire générale du pays, et consacrés aux privilèges d'un monastère relativement fort obscur? En faisant donc même abstraction despréceptes de l'honnêteté la plus ordinaire, et tous ceux qui ont parcouru la correspondance de Grandidier savent qu'on peut y signaler parfois les mouvements naturels d'une vanité un peu naïve, mais jamais rien qui nous montre une âme basse ou vulgaire, il faudrait au moins rendre plausible, pour des esprits non prévenus, l'accusation portée contre lui. Si les faits dénoncés et partiellement établis n'étaient susceptibles d'aucune autre explication que de celle qu'ont donnée les adversaires de Grandidier, il faudrait bien s'incliner à regret; mais tel n'est pas le cas actuellement '). On peut

i) Aossi regrettons- nous que le critique anonyme qui a parlé de Farticle de M. Bresslau dans la Revue historique (t. LXX, p. 458) ail parlé si durement de < l'absence de scrupules avec laquelle l'abbé Gran- didier fabriquait ou altérait les documents. » Assurément, il y a falsifia

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12 REVUE D'ALSACE

fort bien soutenir, sans mériter pour cela Texcom- munication scientifique majeure, que jusqu'ici la démonstration péremptoire, excluant toute possi- bilité d'une explication moins blessante pour l'hon- neur de Grandidier, n'a pas été faite. On peut avoir été trompé, on peut se tromper, sans être pour cela nécessairement un trompeur. Le zèle peu éclairé de ses correspondants, la préoccupation blâmable de sauvegarder des intérêts matériels qui travaillaient, tout autour de lui, les chapitres et les monastères, peuvent lui avoir fourni des documents inauthentiques ou du moins contaminés; il peut avoir négligé, dans la surcharge de besogne qui pesait sur ses peu robustes épaules, le soin des vérifications nécessaires ; des confusions regret- tables peuvent s'être produites dans l'amas de ses extraits, j'ai assez souvent vu à l'ancienne biblio- thèque de Strasbourg les liasses confiées à M. Liblin ;

cation tnatérielU du texte si vraiment on doit lire Hettlini ejnsdtm ecclesk filii dans le diplôme de Henri II pour Hohenbourg, alors que Grandidier y a mis Hetelini Wurceburgensis tccltsit episcopi. Mais l'im- portant, icif n'est pas de constater que l'éditeur, a fait figurer un témoin par erreur ou par fraude, à la signature de cet acte du 29 septembre loi 6; c'est précisément de prouver qu'il a, de propos délibéré^ changé an texte lisible, placé sous ses yeux, auquel cas il aurait commis «un faux véritable, ou s*il n'a pu déchiffrer correctement un original ou une copie illisible; ou si encore on ne lui avait fourni qu'une -copie déjà inexacte, auquel cas il serait absurbe de l'accuser de fabriquf r ou ^altérer le document. Quand on accuse, devant un tribunal scientifique comme devant la justice, c'est à l'accusateur de faire la preuve ; je ne la vois pas s'imposant à la raison. Et quand l'auteur de la note citée tout à l'heure s'appuie sur l'unanimité de c tous les diplomatistes compétents » pour prononcer sa sentence, il ne faut pas oublier que dans certains milieux, et surtout depuis la conquête, c'est un article de foi que la science française fut incapable par elle-même •de bien faire, du moins en Alsace, et que la science allemande est venue y porter la lumière au milieu de l'ignorance noire des annexés. Il ne faut pas se f&cher sans doute outre mesure de ces affirmations ou de ces sous*entendus, les exceptions impartiales ne font pas •défaut d'ailleurs, mais il serait désirable que nous, au moins, noas n'en soyons pas les dupes.

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GRANDIDIER EST-IL UN FAUSSAIRE? IJ:

j'ai assez longtemps gardé à la nouvelle bibliothèque de la ville les derniers et faibles débris des papiers de Grandidier échappés au feu, grâce à leur pré- sence à Colmar, pour pouvoir affirmer qu'on ne déchiffrait pas facilement les notes qui bourraient ses cartons et qu'il a pu se tromper, plus d'une fois, sur sa propre écriture. Tout cela est non seule- ment possible, mais me semble infiniment plus probable que l'acte de bêtise malhonnête qu'on attribue à cet homme, si avide d'une gloire légi- time, qui va se ruiner aux yeux de ses contempo- rains déjà, sans doute, et très certainement aux yeux de la postérité.

En définitive, l'histoire ne se met pas en dehors des lois de la logique. Je ne suis pas, assurément, de ceux qui dédaignent les minuties de l'érudition, et je m'en suis consciencieusement inculqué jadis les préceptes dans les séminaires des Ranke, des> Waitz, des Droysen et des Jaffé ; mais la présente polémique tend à me démontrer, une fois de plus,, si j'avais eu jamais envie d'en douter, qu'on peut être un paléographe hors ligne, un érudit de grand mérite et pourtant n'être pas très fort en psychologie.

Assurément, Grandidier n'a été rien moins qu'un maître impeccable; débutant à vingt-cinq ans, vivant à une époque la critique historique était à peine inventée et dans des milieux elle n'était guère en honneur, il ne pouvait pas l'être, et ceux de ses admirateurs qui s'obstineraient à nier absolument des erreurs, des inadvertances et des^ légèretés scientifiques qui furent de son âge, de*

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sa robe et de son temps, lui rendraient en ce mo- ment un bien mauvais service. Mais heureusement on peut encore concilier toutes les critiques légi- times qu'appelle son œuvre, avec une estime sym- pathique pour le jeune chanoine de Strasbourg. Je ne me sens nullement coupable envers la vérité historique en exprimant, une fois de plus, mes sentiments de respect pour son zélé scientifique, pour son indomptable et fatale ardeur au tra- vail, mes sentiments de tristesse aussi de ce que tant de belles espérances, et plus que des espé- rances, aient été détruites par une fin préma- turée.

RoD. Reuss.

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UN

MÉTÉOROLOGISTE ALSACIEN

AU XVIII* SÏÊCLE

De tout temps les humains se sont intéressés aux choses de la nature; mais parmi les phénomènes naturels il fi y en a gtière eu qui aient su captiver davantage r esprit des hommes que ceux de la m>étéorologie.

Les variations souvent si brusquas de la température^ les mouvefnents parfois si désordonnés de C atmosphère^ la pesanteur de tcdry son état hygrométique, les phéno- mènes magnétiques^ électriques et optiques^ ont toujours trouvé des observateur à patients et persévérants qui, en consignant leurs remarques journalières, en accumulant les données de V expérience, espéraient trouver les lois qui régissent la météorologie, et fournir des règles certaines qui permettraient de prédire h longue échéance le temps qu'il ferait.

Par une gracieuse attention de M. Vabbé Ingold nous avons obtenu communication d*un recueil d'observations météorologiques faites dans notre pays d'Alsace, L'auteur du petit manuscrit était prêtre, ainsi quen font foi plu- sieurs détails de son travail^. Il a habité la Haute- Alsace, tantôt Kaysersbergy tantôt Thann, tantôt Colmar^

I. La première page du manuscrit porte la note suivante écrite au crayon : Paraît être de Jean Christen^ vicaire à Thann^ à la date du Ikfre.

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l6 REVUE d' ALSACE

OU les environs de cette ville i. Les observations consignées- dans son opuscule commencent avec tannée 1755 \ elles continuant jusqu^au mois d'octobre 1805, A partir de cette époque^ les notes que contient encore le manuscrit sont dues h un autre observateur dont il est impossible de préciser tétat civil. Cette seconde partie du recueil nous conduit jusqtih la fin de 1811.

Le premier auteur du manuscrit note année par année ^ parfois mois par mois et même jour par jour^ Vétat de t atmosphère dans la région qu'il habite. Il renseigne sur les vents dominants y sur les aurores boréales, sur les coups de foudre curieux, sur les ébranlements sismiques du soly sur les anomalies dans les mouvements des planètes.

Toutes ces observations ne présentent évidemment pets pour le grand public un intérêt égal. Les échelles baro- métriques et thermométriques sont d'une lecture plutôt aride. Mais ce qui maintenant encore se lit volontiers, ce sont les faits divers que l'auteur a insérés dans son opuscule. Nous allons extraire du petit volume tout ce qui, h notre avis, sera de nature h intéresser le lecteur non-spécialiste. D' LouiS KUÉNY.

Novembre et décembre très froid ; il n'y a eu qu*uiL peu de glace avant la S*-Martin.

9 décembre : un tremblement de terre.

Janvier et février sans glace. Novembre, froid et beaucoup de neige. Décembre, doux et pluvieux.

I, L^aatear du petit volume, bien que prêtre, ne semble pas avoir- quitté le territoire français pendant les troubles de la Révolution, puis- que ses notes ne discontinuent pas pendant la période la plus agitée de cette époque si funeste au clergé.

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UN MÉTÉOROLOGISTE ALSACIEN I7

nsh

...Février; très froid au point que les rivières ont été prises et qu'on y passait avec de grosses charges. La fin du mois très doux.

...Le 24 août, 9 heures du matin, le thermomètre à 31'' (Réaumur); à lO heures du matin un orage sans pluie avec un vent du nord très violent qui a fait descendre le thermomètre à 4 degrés.

Une assez grande quantité de vin de médiocre qualité. Généralement une bonne année.

...Une année ordinaire.

nsç-

Le .... juillet! le feu du ciel a incendié la toiture de la cathédrale de Strasbourg.

I. Dans notre manuscrit le jour manque.

Grandidier raconte également les deux accidents survenus en 1759, en indiquant les dates exactes :

« L'année 1759 fut deux fois très fatale i Tédifice de la Cathédrale. Le vendredi, 27 juillet, vers une heure et demie après-midi, le tonnerre^ pendant on temps doux et serein, tomba sur la flèche de la tour. Le coup n*étsit pas fort, semblable à celui de l'explosion d'un pistolet: mais un globe de feu, comme un tourbillon de soufre, sans presque endommager la tour dont il n'abattit que quelques pierres, s'élança sur le grand toit de plomb qui couvrait la nef depuis la grande porte jus* qu'au choeur. 11 mit le feu à la charpente ; Tincendie se répandit si rapidement, que dans moins d'une heure tout était en feu d'une extré- mité à rautre, et que le plomb fondu tomt>ait en liquide enflammé de la voûte sur le pavé de la nef...

...Le 15 septembre de la même année 1759, à cinq heures et un quart après-midi, le tonnerre qui avait commencé depuis deux heures, tomba de nouveau sur la Cathédrale et exposa la couronne de la tour aux accidents les plus dangereux... II n'y eut aucun accident dans I'in« térieur de TEglise, et quoiqu'on eût sonné et battu le tocsin, le feu ne prit ancnue part...

... Quatre années furent employées pour réparer les dommages causés- pir ces deux orages : ces réparations coûtèrent à la fabrique plus de quatre cent mille livres. Le toit, qui s'étend sur la nef, ainsi que celui qui est aa-dessns de la coupole du dôme, furent couverts en cuivre ronge à beaucoup de frais...

(Estnis historiqtus et topographiques sur J^ Eglise cathédrale df Strasbourg^ p. 190-195.)

Rbvos d'Alsacs, 1903. 2

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Le .... septembre le feu du ciel a considérablement endommagé la flèche de la même cathédrale. Sans une pierre qui encore a tourné sur soi comme sur un pivot, il serait tombé 28 pieds de la flèche.

L'été très orageux et beaucoup d'accidents de la foudre.

L'automne constamment très beau et chaud.

... Beaucoup de grain, de foin.

Médiocrement de vin et pour la qualité de même,

1760,

L'été fort chaud, il n'a pas plu pendant trois mois.

Le 20 décembre avant 9 heures du soir la lune étant à deux jours de son plein, a eu un cercle lumi- neux d'une netteté très rare.

Du beau grain, médiocrement assez de foin, point de regain ni de légumes. Beaucoup de vin et d'excel- lente qualité.

... Le 30 septembre on a commencé à vendanger dans le ban de Colmar, chose inouïe de mémoire d'homme.

... Grain bon et en quantité. Assez de foin» point de regain. Bon vin, en petite quantité.

1762.

...Le 31 mars le baromètre est tombé à 10 '/j lignes au-dessous du variable. De ma vie je ne l'ai vu si bas. Il a fait pendant la nuit un ouragan du midi.

... Beaucoup de pain, très bonne année en tout. De l'excellent vin et en quantité. Le raisin a été mûr à la fin de juillet. On a vu du raisin précoce rouge et blanc à la procession de la Fête-Dieu.

L'hiver très froid. Il a commencé dès le 6 décembre de l'année précédente et a duré avec violence sans aucun dégel jusqu'au milieu de février.

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UN MÉTÉOROLOGISTE ALSACIEN 19

.,. Le printemps beau, sec et froid jusqu'en juin que le mauvais temps et la pluie ont commencé et ont -duré jusqu'à Téquinoxe d'automne.

Assez de grain de médiocre qualité. Passablement <ie vin, mais très mauvais pour la qualité, aigre et vert •«omme celui de 1740. Beaucoup de foin et de regaih.

1764,

...A la fin de janvier des amandiers ont été en pleine fleur.

I" avril, la fameuse éclipse du soleil, centrale pour une partie de la France et autres pays. Elle a com- mencé à Colmar à 9 h. 30 m. du matin. Le temps était serein. Son milieu à 11 h. 10 m., et sa fin à 12 h. 12 m. Elle a été de dix doigts au moins le -contact du disque du soleil et de celui de la lune dans la partie boréale presque parfait. Il n'y a point eu -d'obscurité, mais dans la plus grande force de l'éclipsé, la luoiière du soleil a diminué et pâli beaucoup. La couleur du ciel était d'un gris-bleu; on n'a point vu -d'étoiles. Le baromètre n'a pas varié, non plus que l'aiguille aimantée, mais le thermomètre a baissé à mesure que l'éclipsé augmentait, et il est descendu de degrés. Avant l'éclipsé il faisait fort chaud, et pen- dant sa durée la fraîcheur était très sensible. L'hydro- mètre a fait voir qu'il n'y a pas eu de variation dans l'atmosphère. Après l'écIipse, le temps a été très beau et serein.

Cette année a eu quelque chose de remarquable au sujet de la température d'Italie, remarquée par le P. Jacquier dans la Gazette littéraire.

Le 4 juillet, il est tombé beaucoup de neige dans les montagnes de la Sabine aux environs Me Rome, ce qui a fait tomber le thermomètre de Fahrenheit à 65, ce qui fait au thermomètre de Réaumur 14 Vi degrés, ♦ce qu'on a trouvé fort extraordinaire dans ce mois, •quoiqu'on ait remarqué pendant nombre d'années que

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30 REVUE D ALSACE

le thermomètre ne monte jamais plus haut que 23 degrés selon Réaumur, mais c'est parce qu*il reste à peu près au même degré pendant tout Tété que les chaleurs de Rome sont si grandes. Il en est de même des chaleurs sous la ligne qui sont de 23, 24 degrés et jamais plus haut que 25, dans le temps qu'à Paris le thermomètre monte quelquefois à 29, 30 et plus. En Norvège, la chaleur est quelquefois plus forte encore, mais elle est de peu de durée.

Cette année n'a rien eu de remarquable pour ses productions.

nàS'

Rien de particulier pour l'hiver. Le printemps et l'automne fort beaux. L'hiver a commencé le 6 décembre et a duré très longtemps.

Le froid de cette année est mémorable. Le prin- temps peu agréable.

Depuis le mois de mai jusqu'en juillet de la pluie.

Assez de grain. Foin en quantité. Vendange mé- diocre, mais le vin excellent.

77^7.

Le froid de cet hiver a été encore plus vif que Tannée dernière et a duré jusqu'au 25 janvier.

Le 12 janvier, le froid a été si vif qu'à midi par un beau soleil le thermomètre a resté à 13 degrés Réaumur (au-dessous de zéro), et à 7 heures du soir, 1

il était à 17V4.

Au commencement de février il a plu par un temps fort doux ; il y avait eu près de dix mois de sécheresse.

...Peu de grain, mauvais vin et en très petite quantité»

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UN MÉTÉOROLOGISTE ALSACIEN 31

n68.

...Le 6 janvier le thermomètre a été à i8 degrés presque et demi. C'est le froid le plus mémorable, presque de 3 degrés plus fort qu'en 1 709 et 2 V, degrés plus fort que la congélation du sel ammoniac.

...Le 21 mars, à deux heures du matin, un petit tremblement de terre qui n'a duré qu'une ou deux secondes.

... Le 5 décembre, à 6 heures du soir, une aurore boréale assez forte. Le ciel était d'un rouge de sang jusque vers notre zénith. Il y en eut une plus belle le 28 octobre dernier qui dura depuis 6 jusqu'à 8 heures que j'ai oublié de noter.

Assez bonne récolte pour la qualité et la quantité. Peu de vin et mauvais.

Janvier fort doux ; il a tonné dans ce mois.

... 5 mars vers 6 heures du soir une belle aurore toréale.

... Froid en octobre au point que le thermomètre a été quetquefois à 4 et 5 degrés au-dessus de zéro. Du 3 au 4 octobre de la neige, le raisin encore pendant.

28 octobre, à 7 heures du soir, une magnifique aurore boréale d'un rouge très vif avec des rayons blancs jusque vers le zénith ; elle a commencé au nord et a tiré vers le couchant; elle a duré ■/4 heure.

Peu de grain, beaucoup de foin et de regain. Peu •de vin, mauvais et fort cher.

... Quantité prodigieuse de neige ; il en est encore tombé en mars et avril.

...Peu de grain, peu de yin et mauvais. Beaucoup «de foin et de regain.

Il y a eu cette aneée une chèreté étonnatite; elle a commencé tout d'un coup le 20 mai.

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2t . REVUE D'ALSACE

Le froment s'est vendu pendant près d'un an 24^ 30, jusqu'à 36 L, l'orge 15, 18, jusqu'à 20. Le boisseau de pommes de terre 3 L, le vin ainsi que toutes les; autres denrées ont extrêmement renchéri.

La disette s'est fait sentir dans une bonne partie de l'Europe ; elle avait déjà commencé en Italie en 1764.

777/-

I" janvier après-midi le baromètre à 4 degrés au- dessus du variable par le vent du midi. Le thermo- mètre a été au tempéré jusqu'après le coucher du soleil, et à 7 heures du soir, il était à 5 degrés au-dessus, de zéro. De mémoire d'homme on ne se souvient pas- d'avoir vu un premier de janvier si beau et si chaud. Il a fait toute la journée le plus beau soleil. L'hiver^ jusqu'à ce jour, a été très doux...

... 1 1 août 8 h. V4 du matin : le baromètre à 3 degrés au-dessus de variable, le vent au midi, il y a eu un tremblement de terre ; le mouvement n'a pas été un balancement, mais une espèce de soulement de bas en haut; il n'a pas duré une seconde.

... Assez bonne récolte en grain pour la quantité et la qualité ; le grain toujours cher.

Peu de vin et de médiocre qualité. Le vinc blanc vieux ordinaire à 15 et 20, le vin rouge de 1766 jus- qu'à 40.

... Avril fort froid ; beaucoup de neige. Le 20 avril,, lundi de Pâques, elle a duré quelques jours et a fait beaucoup de tort aux arbres.

... L'automne le plus agréable qu'on puisse désirer.

...Une moyenne récolte; le grain toujours cher,

La vendange généralement copieuse. En Haute et Basse-Alsace le vin est de médiocre qualité.

n est à remarquer que quoique l'été ait été cons^ tamment chaud, le défaut de pluie a nui au raisin» D'ailleurs la pourriture a dévasté des cantons entiers.^

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UN MÉTÉOROLOGISTE ALSACIEN 23

... 17 juin, grêle mémorable aux environs de Belfort, qui a saccagé 22 bans. A Belfort, presque toutes les vitres et tuiles ont été cassées.

Les grêlons d'une grosseur extraordinaire, beaucoup d'une livre.

...Une assez bonne récolte.

La vendange mauvaise pour la quantité. Le froid et les pluies du mois de juin ont fait évanouir les plus riches espérances. Le ver a causé aussi bien du dégât.

Le vin bon ; le prix entre 7 et 8 livres au pressoir.

...Le 17 janvier au soir et pendant la nuit un très violent vent du midi, vrai ouragan, des éclairs et un coup de tonnerre. Pendant la nuit il est tombé beau- coup de neige.

...Le 10 juillet à 3 heures du soir, thermomètre à près de 29 degrés au-dessus de zéro.

Tout ce mois, ainsi que le mois d'août, excessive- ment chaud et sec. De mémoire d'homme on n'a vu un été si continuellement chaud. Très peu d'orages.

^ ... Le 10 septembre à 4 h. 20 m. du soir, il y a eu un petit tremblement de terre qui n'a pas duré une seconde. La direction a été du nord au midi.

... Le 5 février, dans la nuit, il y a eu un vent du midi très violent, un véritable ouragan. Le baromètre n*est cependant pas descendu au-dessous du variable. Il y a eu des éclairs et un coup de tonnerre. Vers 3 heures du matin, on a senti une très légère secousse de tremblement de terre.

... 16 juin, dans la nuit, il y a eu un fort orage. Le tonnerre est tombé sur une maison du faubourg de Bâle et y a mis le feu.

Le 26 juin, dans la nuit, il a fait un orage épou- vantable, comme de longtemps on n'en a entendu ici. L'orage était au-dessous de la ville, aussi la foudre

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24 REVUE D*ALSACE

y est-elle tombée nombre de fois, entre autres sur la collégiale, elle s'est divisée pour suivre les fils d'archal qui répondent tant au poêle du marguiller qu'à la maison de Schidi, et pour descendre le long de la barre de Thorloge. Elle a noirci et fracassé un coin du cadran qui est dans Téglise, elle a arraché aussi une petite porte d'armoire servant aux cordes des cloches. La foudre est tombée aussi dans l'église des religieuses d'Unterlinden, elle s'est divisée en trois globes, qui ont fait plusieurs trous et crevasses aux murs tant de l'intérieur que de l'extérieur.

Pendant le même orage, la foudre est tombée à Eguisheim, elle a incendié huit bâtiments.

Depuis ce jour, il a fait tous les jours des orages dans plusieurs parties de la province. La grêle a causé des dommages considérables, ainsi que les chutes d'eau. De mémoire d'homme il n'y a pas eu tant d'orages dangereux.

... 14 novembre : il a fait dans cette même journée du soleil, de la pluie, de la grêle, de la neige, du vent et du tonnerre avec des éclairs.

Le vin à la vendange : blanc 4 à 5 livres; rouge 6 à 7 livres.

777^.

... A Paris, plus froid pendant le mois de janvier qu'en 1709.

... 28, 29, 30 décembre, il est tombé une très grande quantité de neige. Depuis 1732, on n'en a pas tant vu, surtout dans les montagnes.

La moisson bonne.

Les vendanges médiocres pour la quantité et la qualité. Beaucoup de vignes ont été gelées dans la plaine pendant le vigoureux hiver de cette année.

(A suivre).

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LA

MANUFACTURE D'ARMES BLANCHES D'ALSACE

ÉTABLIE AU KLINGENTHAL (Suite) >

CHAPITRE II L'ENTREPRENEUR

4. L'entretien de la manufactnre. a. La fabrication. 3. Les droits et les privilèges de l'entrepreneur.

Après avoir traité Thistoire générale de la manu- facture d*armes blanches d'Alsace nous passons à Texamen des principales institutions qui nous initieront au détail de son organisation et de son fonctionnement.

Nous étudierons en particulier la situation de rentre- preneur, ses obligations et ses droits, le recrutement et la position économique des ouvriers et enfin les relations de la manufacture avec les communes avoi- .tsfnantes.

I. L'entretien de la manufacture.

Primitivement l'entrepreneur était le maître de la ^manufacture. Il la gérait librement.

I. Voir la livraison de septembre octobre 1903, p. 435.

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26 REVUE D'ALSACE

Les Lettres Patentes de Henry d'Anthès, qui l'obli- geaient à établir les usines dans le courant d'une année, lui imposaient la charge de les entretenir en bon état et de les exploiter de façon à pouvoir fournir au gou- vernement les armes blanches dont il aurait besoin. Mais l'Etat n'exerçait aucune surveillance régulière sur les achats de terrains et les constructions qui se faisaient.

Il ne se prononçait sur l'opportunité des acquisi- tions, etc., qu'au moment la manufacture changeait d'entrepreneur. La restitution « qui se faisait alors de rétablissement, avait pour base une estimation, faite par experts, des bâtiments, des usines et des outils. Cette évaluation était primitivement, avec les besoins du service, la seule considération qui engageât l'entre- preneur à veiller au bon entretien de la manufacture. Le gouvernement voulait lui tenir compte des sommes qu'il aurait dépensées au-delà de celles mises à sa dis- position par l'administration. D'autre part, si la manu- facture avait une valeur inférieure aux avances faites par l'Etat, la moins-value devait être remboursée par l'entrepreneur.

Lorsqu'en 1736 la manufacture passa aux mains de Wolff, Jean-Philippe d'Anthès abandonna à l'Etat la somme de 48,557 livres, 7 sols, 11 deniers, que son père avait dépensée pour l'établissement au-delà des sommes mises à sa disposition. Cette offre gratuite, dont nous ignorons les motifs, modifia les limites de la responsabilité de Wolff. Le gouvernement voulut lui rembourser l'excédant, les sommes dépensées pour les constructions, soit 25.000 livres et 48.557 livres, 7 sols, II deniers. D'autre part, il prétendit retirer de

1 . Tant que le gouvernement n*eût pas soumis Tentrepreueur à une surveilUnce continue et rigoureuse, il demanda un cautionnement pour la VAleur dont Tent repreneur répondait dans la manufacture, soit par cautions solidaires, soit par Tafféctation d^immeubles. A partir de 1784,.. les droits réservés à l'inspecteur permirent au gouvernement de renon- cer à tout autre garantie.

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LA MANUFACTURE D ARMES BLANCHES D'aLSACE 2^

rétablissement au moins les sommes qu'il avait effec- tivement déboursées, soit pour les constructions, soit pour le dédommagement des ouvriers étrangers, c'est- à-dire la somme de 56.000 livres.

La manufacture ayant été évaluée en 1755 à 53.570 livres, 3 sols, les héritiers de Wolff* durent rem- bourser la moins-value de 2.429 livres, 17 sols.

En 1765 l'établissement fut estimé à 54.208 livres,. 9 sols, 4 deniers. Madame Maupetit qui assista au nom de son mari à l'estimation de la manufacture, protesta contre cette évaluation parce qu'elle ne dédommageait pas l'entrepreneur des dépenses qu'il avait faites. Il nous parait, au contraire, étonnant que la manufacture ait pu être estimée approximativement à la valeur qu'elle avait en 1755, puisque le baron de Dietrich nous rapporte qu'elle était presque tombée en ruine pendant la guerre de Sept ans. Cette remarque est trop confirmée par les mesures prises dans la suite, pour qu'il soit permis de douter de sa justesse. Nous voyons en effet le ministre de la guerre, duc de Choi- seul, s'intéresser personnellement au rétablissement de la Manufacture, et ordonner lui-même les réparations nécessaires. L'article VIII des Lettres Patentes de 1765 consacra aux travaux les plus urgents la somme de 18.000 livres à prendre sur les fonds destinés aux dépenses de Tartillerie. Cette somme s'ajouta à la res- ponsabilité de Gau (soit 72.208 1., 9 s., 4 d.).

Le gouvernement crut en outre devoir à ce moment se réserver un droit de surveillance sur toutes les cons- tructions qui se feraient à l'avenir au Klingenthal. L'article X des Lettres Patentes de 1765 défendit à l'entrepreneur de faire faire aucun bâtiment neuf, ni aucun changement à ceux qui existaient, < sans le consentement du Roy >. Le sévère Règlement de 1784 renchérit encore sur cette défense.

Par ces mesures le gouvernement limita tellement la liberté de l'entrepreneur et son initiative, qu'il trouva juste de prendre complètement à sa charge, par l'ar-

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î8 REVUE d' ALSACE

ticle VII des Lettres Patentes de 1786, l'entretien des bâtiments, des usines et des ustensiles.

Cependant, après avoir employer des sommes •considérables à cette destination, l'administration rendit cette charge à l'entrepreneur. Sans déroger aux droits rigoureux qu*il s'était réservés, le gouvernement remit, <lès le départ de Perrier, l'entretien de la manufacture à la charge de l'entrepreneur et y ajouta même le soin des bâtiments qu'habitaient les fonctionnaires de l'ins- pection. De Bisy répondait par conséquence d'une somme de 87.860 fr. 32 c.

Lors de la vente des propriétés du gouvernement au Klingenthal en 1838, la manufacture proprement dite avec le sol portant 89 maisons d'ouvriers, fut esti- mée à la somme dérisoire de 119. 155 francs; le bâti- ment de l'inspection, à 4.200 francs. Il y eut en outre 3 hectares 53 Vt ares de champs et de jardins qui furent évalués à 14.840 francs.

2. La Fabrication.

Le but du gouvernement français, en créant la manufacture du Klingenthal, avait été de se procurer en France les armes qui lui seraient nécessaires. Par conséquent l'entrepreneur était obligé par les Lettres Patentes de faire, de fabriquer toutes sortes d'armes 1>lanches « à l'usage des troupes Royales, tant d'Infan- -c terie, de Cavavallerie et de Dragons que de Houssarts, « de la même qualité que celles qui se fabriquaient à « Solinghen, suivant les échantillons qui en avaient été -€ approuvés. >

Primitivement l'administration ne s'occupait pas de 3a manière dont l'entrepreneur remplissait cette obliga- tion. Sous ce rapport encore l'entrepreneur était libre. Les Lettres Patentes de 1730 se contentaient de pré- voir un cas ou cette obligation aurait cessé. Un théo- éme du mercantilisme défendant l'exportation de

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LA MANUFACTURE D' ARMES BLANCHES D'ALSACE . 2^

matières premières pour conserver au pays la valeur de la main d'oeuvre, on pouvait craindre que les gou- vernements étrangers, en adoptant ce même système de politique, ne défendissent la vente de l'acier. C'est pour cette éventualité et pour le cas de guerre que l'article XII des Lettres Patentes de 1730 stipulait:

< S'il arrivait que par force majeure ledit Henry Anthès

< ne put tirer des païs étrangers des matières d'acier

< pour la fabrication des dites armes blanches, et qu'il

< ne lui en fut pas fourni par Nos ordres, comme

< aussi qu'il n'en put pas trouver dans Notre Royaume,.

< il ne sera point obligé de continuer le travail, mais

< seulement de Nous abandonner ladite Manufacture « sur le pied de l'estimation qui en sera faite... >.

Dans la suite, des mines d'acier ayant été décou- vertes en Alsace entre Dambach et Blienschwiller par Mackau d'Hurtigheim, cet article fut omis dans les- Lettres Patentes de 1755 et 1765.

Les Lettres Patentes de 1730 exigeaient seulement que l'acier employé fût c de qualité propre pour la « fabrication des armes et équivalent à celui qui s'em- ployé dans les Manufactures de Solinghen. » Cette latitude permit à Maupetit de fournir des armes mau- vaises avec de l'acier de Sarrebruck.

L'établissement ayant perdu son bon renom pendant la guerre de Sept ans, le duc de Choiseul écrivit en 1762 au Préteur Royal de Strasbourg, abbé de Rége- morte, lors des pourparlers relatifs au magasin que la ville de Strasbourg devait fournir à l'entrepreneur : « Sa Majesté est instruite que depuis longtemps les

< fourbisseurs de Strasbourg ont tout mis en usage « pour discréditer la Manufacture d'Alsace. Elle désire que leur magistrat leur en impose à cet égard et

< qu'il les excite même à se pourvoir à cette Manu- « facture, de celles (des armes) dont ils auront besoin

< dans la suite pour leur commerce. >

L'abbé de Régemorte fît une enquête à ce sujet. Il constata que, Maupetit ayant employé de l'acier de-

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JO REVUE D ALSACE

Sarrebruck, qui est de très mauvaise qualité, les troupes s'étaient plaintes amèrement des lames fournies et que, dans les marchés passés avec les fourbisseurs, elles avaient stipulé expressément que dorénavant les lames seraient tirées de Solingen et non plus de la manufac- ture d* Alsace.

L'inspecteur de Beauvoir obligea Maupetit à em- ployer l'acier de Siegen. Dès ce moment, les lames ne furent plus cassantes et subirent les épreuves d'une manière satisfaisante. Pour éviter à l'avenir l'emploi de mauvais acier, on modifia le texte des Lettres Patentes lorsqu'elles furent renouvelées en 1765. Tandis que celles de 1755 avaient eu la même prescription géné- rale que celles de 1730, l'article IV des Lettres Pa- tentes de 1765 porte que l'entrepreneur « ne pourra « employer l'acier à la fabrication des armes destinées « pour Nos troupes que sur la permission que Nous « Nous réservons de lui en accorder, après qu'il aura été constaté par des épreuves réitérées /aites par Nos « ordres que ledit acier est d'une qualité supérieure < ou au moins équivalente à celui de Siegen. >

Pour empêcher complètement le renouvellement des faits qui avaient mis les troupes françaises dans un état d'infériorité marquée lors de la guerre de Sept ans, le gouvernement s'assura par le Règlement de 1784 toutes les garanties nécessaires pour assurer la prompte exé- cution des commandes et la bonne qualité des armes fabriquées. Il soumit tout le fonctionnement de la Ma- nufacture à un contrôle régulier et continu.

Dès l'origine du Klingenthal, le gouvernement faisait procéder, de temps en temps, à des visites générales par des délégués du ministère de la guerre «. En outre

I. En 1731, la manufacture fut inspectée par le général Valltère. En 1736, ce fut l'intendant de Brou (Gvss, II, p. 308) qui la visita, et en 1747, le Prévôt Alliert Kuhn qui fut chargé par le Commissaire des Guerres, Gayot, de constater l*état de rétablissement à la suite de la mort de Wolff. Un dossier d'inspection daté du 23 septembre 1802 -contenant un mémoire du général Maçon, un état des bâtiments et an

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LA MANUFACTURE d' ARMES BLANCHES D' ALSACE 31

•de tout temps le régime cahaillarchique excepté >, dit le général d'Aboville), des officiers d'artillerie avaient

-^té chargés d'une surveillance régulière. Mais les expé- riences faites avec les entrepreneurs amenèrent de

-grandes modifications dans l'organisation et dans la compétence de l'inspection.

Primitivement ces officiers résidaient à Strasbourg, et ce n'est que par suite des événements survenus sous l'entrepreneur WolflF, qu'ils furent obligés d'habiter dans les environs immédiats du Klingenthal. A partir de 1756, ils élurent domicile à Obernai, à Bœrsch et à Saint-Léonard, tout en gardant à Strasbourg un loge- ment fourni par la ville. Enfin les irrégularités com- mises par Maupetit eurent pour conséquence qu'à la restauratfon de la manufacture, on bâtit au Klingenthal même une maison destinée à l'habitation des inspec- teurs. Ils y logèrent à partir de 1768. Cette simple histoire du lieu de résidence des inspecteurs démontre comment de petit à petit la manufacture a été serrée de plus près par la surveillance de l'Etat. Lorsque, le premier avril 1784, un règlement nouveau codifia les pouvoirs de l'inspection, la liberté d'action de l'entre- preneur fut entravée à un tel point, que Gau préféra se désister.

Les officiers chargés de surveiller la Manufacture étaient un lieutenant-colonel 1 (ou quelquefois un colo- nel) et plusieurs capitaines. On choisissait en outre

rapport du général de la Riboisstère, se trouve au Ministère de la Guerre, de même qu'un autre du 20 novembre 18 10 et un troisième de 1818. Le dernier contient. un mémoire du général d'Anthouard avec un rap- port du commandant Krantz, tandis que le mémoire de 18 10 est du général d'Aboville et le rapport du commandant Marion.

I. Le Précis historique de 18 10 donne la liste suivante des inspec- teurs employés au Klingenthal depuis 1756:

de Champagny, lieutenant-colonel d'artillerie, jusqu'en 1758;

de Chateaufer, lieutenant-colonel, du l®' janvier 17^59 au i®' mars Ï761 ;

Beauvoir, lieutenant-colonel, de T761 au 16 octobre 176$;

de Saint-Mars, lieutenant-colonel, de 1765 au P' avril 17^7;

-de Manson, chef de brigade, de 1767 au I^' mars 1769 et en

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$2 REVUE D'ALSACE

parmi les meilleurs ouvriers des contrôleurs ou reviseurs qui assistaient ces fonctionnaires et procédaient à la partie technique de inspection. Us étaient tenus de se conformer à tout ce qui leur était prescrit par l'inspec- teur ou par les officiers et devaient rendre compte journellement au premier de ce qui intéressait le ser- vice. On comptait au moins un capitaine pour deux cents ouvriers et un contrôleur, pour cent.

En 1810, les trois capitaines chargés de l'inspection de la manufacture restaient six mois de suite dans la même partie. La surveillance était partagée de façon à les occuper à peu près autant l'un que l'autre : au moins ancien revenait la surveillance des ouvriers dans les boutiques des villages voisins, la vérification des calibres et des matières qui étaient chez ces ouvriers, la police des compagnons, apprentis et surtout des conscrits qui n'étaient pas tous très assidus au travail;, au second, les essais et la réception des matières, leur distribution, la surveillance des raffineurs, l'entretien des usines et la police intérieure du village; au troisième,. la recette des armes noires et blanches, la vérification des livrets, la distribution de l'ouvrage aux maîtres, l'appel des compagnons et apprentis qui venaient tous aux recettes avec leurs maîtres, enfin la surveillance des contrôleurs dont il fallait assurer la sévérité et la. justice.

qualité de lieutenant- colonel jusqu^au i*' septembre de la même- année;

de Bonnal, lieutenant-colonel, jusqu'au i^ janvier 1773;

de Collonge, lieutenant-colonel, jusqu'au i«' décembre 1774*

d'Orgeans, lieutenant-colonel, jusqu'au !•' septembre 177^;

de Belleville, lieutenant-colonel, jusqu'au i*' janvier 1780, et en> qualité de colonel jusqu'au i*' juin 1781 ;

de Givry, capitaine en premier, de 1781 à 1787;

Prenuty par intérim, capitaine, en 1 787 ;

de Jucherau, de 1787 à 1791 ;

de Cabanes, de 1791 à 1793;

Manton, inspecteur civil ; Le Vavasseur ; Chérer ; Marion, chef d'escadron; Alny (sans dates).

La liste est en partie corrigée ou complétée d'après un état extrait du registre de la Chambre du Logement de Strasbourg.

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LA MANUFACTURE D'ARMES BLANCHES D ALSACE ^^

Pour avoir une garantie que les contrôleurs ou revi- seurs procédaient consciencieusement aux examens et aux visites dont ils étaient charges, il leur était défendu de changer de poinçon sans ordre de Tinspecteur. Les officiers, ayant une empreinte en plomb de chaque poinçon, pouvaient facilement reconnaître le reviseur qui avait fait la recette. Celui-ci demeurait personnelle- ment responsable du prix des armes et des pièces d'armes qu'il avait reçues et qui étaient ensuite recon- nues rebutables par Tinspecteur.

La surveillance de l'Etat ne négligeait pas le moindre détail du fonctionnement de la manufacture. Depuis l'arrivée des matières premières jusqu'à la dernière goutte d'huile dont on graissait l'arme rinie avant de l'emmagasiner, depuis l'enrôlement des ouvriers et leur occupation jusqu'à leurs dettes de cabaret et leur vie privée, rien n'échappait au contrôle des chefs militaires.

L'entrepreneur était obligé d'avoir toujours un appro- visionnement suffisant pour au moins trois mois d'un travail suivi. Quand des commandes de commerce l'obligeaient à prendre des matières parmi celles reçues et destinées au service du gouvernement, il devait préalablement prévenir l'inspecteur de la quantité des matières dont il voulait faire usage, et des précautions qu'il prenait pour leur remplacement, afin d'éviter tout retard dans les fournitures à faire au gouvernement.

L'examen des matières premières se faisait par deux ouvriers en présence d'un contrôleur, d'un officier et de l'entrepreneur ou de son préposé. Un procès-verbal signé par ceux qui avaient assisté à la visite, était remis à l'inspecteur. Les matières reconnues bonnes étaient marquées du poinçon d'acceptation et déposées dans un magasin. La porte de ce dépôt était à deux clefs dont l'une restait entre les mains de l'inspecteur et l'autre entre celles de l'entrepreneur.

La distribution des matières ainsi éprouvées se fai- sait à des jours et heures désignés par l'inspecteur et toujours en présence d'un employé du gouverne- Rrvuk d*Alsacb, 1903 3

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34 REVUE D ALSACE

ment. Toutes les fois qu'il entrait dans les magasins ou qu'il en sortait des matières, il était remis à l'inspec- teur un état signé par le contrôleur et l'entrepreneur ou son préposé, et constatant la quantité des matières entrées ou sorties, afin que l'inspecteur pût toujours avoir connaissance des approvisionnements existants.

Les matières qui ne pouvaient être employées qu'a- près avoir été reçues à Texamen étaient le cuivre, la houille, la tôle et le fer qui devait être scrupuleuse- ment éprouvé à chaud et à froid. Enfin les expériences faites pendant la guerre de Sept ans expliquent que Facier ait été soumis à une visite toute spéciale. L'entre- preneur était obligé d'instruire l'inspecteur de tout con- voi d'acier arrivant au Klingenthal. Le règlement ne se contentait pas du premier examen. Il voulait que le raffinage fût suivi par un contrôleur et même par un officier chargé particulièrement de ce soin par l'inspecteur. L'acier raffiné était de nouveau présenté à la visite du contrôleur qui examinait si les barres étaient bien soudées, si elles n'offi*aient ni doublures, ni criques, etc. On obtenait ainsi la garantie la plus sérieuse pour la bonne qualité de cette matière. Car toutes les barres qui à l'inspection étaient reconnues mauvaises, comme celles qui étaient criqueuses, brûlées, etc., étaient mises au rebut, et il était sévèrement défendu à l'entrepreneur de les délivrer et aux raffi- neurs de les employer pour la fabrication des armes. Il en était de même lorsque les raffineurs, après avoir étiré l'acier brut en languettes, en trouvaient des mor- ceaux qui ne pouvaient entrer dans la composition de leurs trousses sans y occasionner du tort, et quand les ouvriers, en employant l'acier raffiné, y découvraient des défauts qui n'avaient pas pu être aperçus à la première visite.

L'inspecteur dirigeait tout le travail en imposant le type des commandes. Lorsque le gouvernement voulait faire fabriquer des armes d'une nouvelle espèce, l'ins- pecteur faisait exécuter par l'entrepreneur un modèle

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LA MANUFACTURE d'aRMES BLANCHES d' ALSACE 35

-qu'il adressait au directeur général des manufactures pour que celui-ci le fît approuver par le premier ins- pecteur général et par le ministre, s'il y avait lieu. Aussitôt que le modèle approuvé était renvoyé à l'inspecteur, celui-ci en faisait faire deux autres sem- blables par l'entrepreneur et adressait les trois au ministre de la guerre qui apposait son cachet sur cha- cun d'eux. L'un était remis au dépôt général de l'ar- tillerie, les deux autres étaient renvoyés à l'inspecteur qui en gardait un pour lui servir de titre comparatif pour les armes qu'il avait à examiner. Le troisième enfin était remis à l'entrepreneur.

Ce dernier était tenu de fabriquer un modèle sem- blable pour chaque maître-ouvrier qui devait travailler à la fabrication des armes commandées. Mais ces types n'étaient remis aux ouvriers qu'après avoir été examinés par l'inspecteur et reconnus d'une conformité exacte au premier modèle. L'inspecteur y apposait son poinçon. Il marquait de la même façon les calibres, mandrins, filières, tarauds, etc., dont se servaient les ouvriers et que l'entrepreneur était tenu de leur fournir.

Le travail lui-même était l'objet d'une surveillance continuelle de la part des fonctionnaires du gouverne- ment. Les contrôleurs étaient spécialement chargés de l'instruction des ouvriers. Pendant des tournées, qu'ils devaient faire le plus souvent possible, ils visitaient les ouvrages, faisaient travailler en leur présence pour s'assurer par eux-mêmes si les ouvriers employaient les meilleurs procédés, et dans le cas ils ne les em- ployaient pas, les contrôleurs devaient les leur faire connaître, l'outil à la main. Ils devaient s'assurer si les calibres, mandrins, filières, etc., dont les ouvriers se servaient journellement, n'étaient point altérés par l'usage, et dans ce cas, en faire faire de nouveaux. Les ouvriers étaient obligés de suivre strictement ce qui leur était prescrit par les reviseurs.

A côté de ce contrôle, les officiers eux-mêmes devaient aller fréquemment dans les boutiques voir

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travailler les ouvriers, et l'inspecteur de son côté devait: les visiter le plus souvent possible.

Chaque ouvrier était tenu de faire visiter les pièces qu'il avait fabriquées. Aucune arme noire ne passait au raffinement, à l'aiguiserie, à Tusine des monteurs sans avoir été examinée par les contrôleurs. Or ceux-ci devaient avoir la plus grande attention à ne laisser échapper aucun défaut rendant inutile le travail des- ouvriers qui devaient continuer la fabrication de l'arme. Les pièces ayant des défauts réparables étaient mar- quées, de chaque côté du défaut, d'un léger trait de lime et rendues à l'ouvrier pour qu'il y remédiât. Celles jugées irréparables étaient marquées d'un coup de marteau dont l'impression était assez profonde pour que l'ouvrier ne pût plus les représenter sans qu'elles fussent reconnues.

La fabrication des baïonnettes était soumis à sept visites successives.

L'examen des douilles à baïonnettes présentées par le forgeur avait pour objet de constater si elles étaient conformes au modèle et si elles n'avaient pas de défaut essentiel. Le contrôleur s'assurait qu'elles étaient bien soudées et assez fortes pour être mises à leur juste dimension avant qu'elles ne fussent passées au foreur.

Un nouvel examen les attendait quand elles sortaient des mains de cet ouvrier.

Les lames forgées et soudées aux douilles étaient présentées à un reviseur qui en vérifiait toutes les- dimensions.

Après avoir été trempées et aiguisées, les baïon- nettes devaient avoir l'élasticité nécessaire. Pour s'en, assurer, un reviseur les faisait ployer dans les deux sens sur un mentonnet de 12 lignes de hauteur, placé sous le milieu de la longueur de la lame, la pointe étant assujettie à la même hauteur et l'autre extrémité de la lame devant venir toucher la planche sur laquelle le. mentonnet était fixé. On vérifiait en outre si ces lames avaient toutes les dimensions prescrites, si elles-

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LA MANUFACTURE D'ARMES BLANCHES U ALSACE 37

'étaient bien soudées à la douille et si elles n'avaient aucun défaut, tel que doublure, travers, etc., qui pût nuire à leur solidité.

Lorsqu'il s'agissait de l'examen des baïonnettes finies, 4e contrôleur constatait si les entailles étaient placées avec une exacte précision, si l'intérieur de la douille avait le diamètre qu'il devait avoir. Il examinait si la virole avait toutes ses dimensions, si elle posait exacte- ment sur son embase, si elle tournait uniformément et sans ressaut, si sa vis était bien taraudée, ainsi que son écrou, si le pivot d'arrêt était bien et solidement placé, si le coude était arrondi aux proportions prescrites ; -enfin il vérifiait de nouveau si la lame n'avait pas quel- que défaut qui aurait échappé au premier examen.

La recette des fourreaux n'avait lieu que quand ils avaient les dimensions prescrites, quand le cuir était fort et de bonne qualité et la couture bien faite.

Enfin les baïonnettes acceptées par les contrôleurs -étaient soumises à l'examen de l'inspecteur ou des officiers à ses ordres. Celles auxquelles on ne recon- naissait aucun défaut, étaient reçues définitivement et marquées » du poinçon de l'inspecteur, portant la lettre initiale de son nom.

Le contrôle auquel était soumis la fabrication des •sabres, n'était pas moins minutieux.

Les forgeurs de lames présentaient les armes noires à la visite du reviseur. Celui-ci en examinait les dimen- sions de la soudure de la soie et s'assurait que le fer ne s'étendait pas au-delà de 1 8 lignes sur la lame, etc.

Après que les lames avaient été trempées et aigui- sées, le reviseur s'assurait si elles n'avaient aucun défaut -contraire à leur solidité, tel que traverses, doublures, notamment sur le tranchant. Elles étaient ensuite fouet- tées vigoureusement deux fois de chaque côté sur un

I. Cette marque définitive se mettait, pour les baïonnettes, sur le

-coude; pour les lames de sabres, sur le talon près de la soie, et, pour

les salures montés, sur la branche ou sur la coquille et sur le fourreau.

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38 REVUE d'alsace

billot de bois de chêne, très uni, de 30 pouces environ de hauteur, de 1 8 pouces de diamètre à sa base et de 12 pouces à la partie supérieure.

Pour constater l'élasticité des lames longues, on les ployait sur les deux sens d'après un procédé prescrit dans tous les détails par le règlement.

Pour les lames à deux gouttières, on avait adapté au mur une planche de 4 pouces et demi de large, à deux pieds de terre. A terre, il se trouvait une seconde planche contigue au mur, et, sur celle-ci, une tringle en bois éloignée de trois pouces du mur. On plaçait la pointe de la lame sur la planche inférieure contre la tringle, et on appuyait ensuite fortement sur la soie pour faire ployer la lame jusqu'à ce qu'elle touchât le mur. Chaque fois qu'elle était ployée, le reviseur cons- tatait si elle n'était pas faussée.

On devait se servir d'un appareil semblable pour la lame évidée, mais la planche qui devait être placée à deux pieds de terre, au lieu d'avoir quatre pouces et demi, devait en avoir cinq et demi.

Cette épreuve prescrite par le règlement était con- sidérée comme insuffisante au Klingenthal. On la rem- plaça par une autre plus forte, qu'en 18 10 le général d'Aboville proposa d'approuver. Il se prononçait dans le même sens au sujet de l'épreuve du dos et du tranchant sur le bloc, laquelle était usitée au Klingen- thal sans qu'elle fût prescrite par le règlement.

Les lames qui restaient faussées ou arquées, étaient marquées sur la soie du poinçon du contrôleur et remises au trempeur pour être retrempées. Après avoir ensuite été polies par l'aiguiseur et représentées au magasin de réception, elles subissaient une nouvelle épreuve. Celles qui se trouvaient encore faussées, étaient cassées à la pointe, d'environ un pouce, parce qu'il était démontré qu'elles étaient faites avec des matières de mauvaise qualité. Enfin les lames reçues par les contrôleurs étaient de nouveau soumises à un examen par l'inspecteur ou les officiers. Les pièces de monture,

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LA MANUFACTURE d'aRNCES BLANCHES D^ALSACE 39

les poignées et les fourreaux, subissaient des épreuves analogues.

Les sabres montés étaient examines séparément par le contrôleur et par Tinspecteur ou les officiers. Il fallait s'assurer si les montures étaient limées convenablement, si les soies étaient bien rivées, si la coquille ou la croisée portait bien à plomb sur les épaulements du talon de la lame, si la rivure de la soie était assez serrée pour que rien ne ballotàt dans la monture, si toutes les pièces avaient les proportions qu'elles devaient avoir et n'avaient ni soufflures ni gerçures, si les gar- nitures présentaient la solidité convenable et étaient bien assujetties.

Les pièces d'armes et les armes reçues étaient déposées au magasin du gouvernement, l^n garde d'ar- tillerie, qui avait toujours la clef de ce dépôt, en était responsable. Il lui était surtout défendu de délivrer des pièces ou des lames à des ouvriers sans constater la présence des deux poinçons, celle du reviseur et celle de l'inspecteur.

L'article XI des Lettres Patentes de 1730 stipulait:

< Le dit Henry Anthès sera en outre tenu, ainsi qu'il

< s'y soumet et oblige, de fournir et livrer dans ladite

< Manufacture les armes blanches pour le Service de

< Nos Troupes, à un dixième de moins que ce qu'elles « se vendront à Solingen, sans que par le deffaut de

< débit, il puisse prétendre de nous aucun dédommage-

< ment ni indemnité ».

Cet article ne fut pas observé strictement. Les entre- preneurs cherchèrent au contraire à augmenter les prix et se servirent, à cet effet, notamment d'un droit de trente pour cent dont le Conseil d'Etat avait imposé les armes étrangères.

Bien que ce droit n'eût point pour objet « un impôt

< sur les lames des troupes du Roy, mais uniquement

< l'établissement du débit de la Manufacture d'Alsace », comme dit l'abbé de Régemorte dans son rapport sur l'eu- quête faite en 1762, Maupetit faisait le compte suivant :

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40

REVUE D ALSACE

< il portait le prix des lames eu égard à leur valeur

< à Solingen ; 2** le port de Solingen à Strasbourg y « compris les droits que les fourbisseurs paîaient à la « douane de Strasbourg ; le droit de trente pour

< cent porté par Tarrêt sur l'introduction des lames

< venant de l'étranger >, et en additionnant ces trois valeurs, il arrivait à la somme qu'il se faisait payer par l'Etat. A l'appui de cette assertion, l'abbé de Rége- morte dresse un état à six colonnes contenant :

la première : le prix des lames à Solingen en argent d'empire ;

la seconde : leur prix en argent de France;

la troisième : les frais de voiture des dites lames de Solingen à Strasbourg et les droits que les fourbisseurs payaient à la douane de cette dernière ville ;

la quatrième : le droit de trente pour cent établi par arrêt sur les lames venant de l'étranger ;

la cinquième : le total du prix auquel revenaient les lames que les fourbisseurs faisaient venir de Solingen;

la sixième : le prix que demandait Maupetit pour les lames qu'il vendait aux fourbisseurs.

Voici ce docu- ment :

La donsaine de lame* de

grenadiers

La douzaine de lames de

dragons

La douzaine de lames de

cavâl. à dos 4 SS ponces. La douzaine de lames de

caTal. à dos à 86 pouces.

La douzaine de fleurets .

La douzaine de lames plates ordinaires. . .

La douzaine de lames ▼idées

La douzaine de lame* de couteaux de chasse.

Une lame vidée dorée à Tordinaire

Une douzaine de baïon- nettes pour fusiL . .

Une douzaine de lames de houssards . . .

Une douzaine de lames à dos étroits ....

Une douzaine de lames de roldats à dos. . .

Une douzaine de lames pour les suisses . .

Argent d'empire

Argent de France

8.45

8.36

9.50

12.24

3 5- 6.20

4.50 0.57

4 10.

8.—

4 4.24

Voiture et douane

19 7 18 15 21 13 27 s

6 12 II

13 16 4

10 II

2

8 16 21

17 12

8 14

9 12

4

4

4

4 12 18 18 18

I 6

28

1 4

I 4

18

18

30»/o

Total 16 Se

4 4 4 4

8

4 4

2 10

1 16

4

4 16

3 12

2 8 2 8

24

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24

3

28

5

34

9

8

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13

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17

44

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5

2

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9

4-

27

22

8

II

10

12

18

Prix de Maupetit

23 24 10

«S 4 33 8 16 16 12

3 12

28 16 ai

\2

13 10

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LA MANUFACTURE d' ARMES BLANCHES D^ALSACE 4I

On voit par cet état que parmi les quatorze espèces -de lames qui y sont énumérées, sept étaient vendues par Maupetit à un prix qui dépassait celui auquel on pouvait acheter à Strasbourg les mêmes lames fabri- quées à Solingen, et que pour les sept autres les prix de Maupetit n'étalent pas sensiblement inférieurs à ceux auxquels revenaient les lames analogues de Solingen.

Aussi le gouvernement, pour ne plus être exploité par l'entrepreneur du Kiingenthal, voulut soumettre Maupetit à une taxe, et ordonna, dans ce but, une enquête minutieuse sur les prix auxquels revenaient ies armes de Solingen vendues à Francfort.

Il parut cependant plus simple, dans la suite, de passer un marché à forfait chaque fois que le gouver- nement avait besoin d'armes. Par suite de l'introduction du Règlement de 1784, du temps de l'entrepreneur Perrier, le prix des sabres et des baïonnettes fut fixé -en commun par les officiers, les contrôleurs (!), les ouvriers (!), et l'entrepreneur. On accordait à ce dernier S**/o de ses avances et lO**/© de la valeur des armes qu'il fournissait.

L'entrepreneur de Bisy (i 797-1 80!) passa de nou- veau à forfait les marchés concernant les commandes du gouvernement. Mais lorsque la manufacture passa -aux mains de Julien Coulaux, on rétablit le Règlement de 1784, tout en augmentant le taux du bénéfice à 20**/©. Enfin lors du renouvellement du bail de Coulaux en 1809, on fixa à 25^^ le bénéfice quand le montant -des commandes serait au-»dessous de 300.000 francs.

3. Les droits et les privilèges da l'entrepreneur.

Pour favoriser l'établissement et le développement de la nouvelle industrie, le gouvernement accorda à 4' entrepreneur des privilèges qui devaient faciliter le travail.

L'article VI des Lettres Patentes de 1730 avait pour iut d'assurer à l'entreprise les matières premières au

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42 REVUE D'aLSACE

compte le plus avantageux : « S'il se trouve en Notre

< province d'Alsace des mines d'acier de qualité propre « pour la fabrication des dites armes et équivalent à « celui qui s'employe dans les Manufactures de Solin- « ghen, permettons audit Henry Anthès d'en tirer et

< fondre, et d'établir à cet effet les usines nécessaires,

< comme aussi de fouiller pour tirer les charbons de « terre et autres matières propres pour l'exploitation

< de ladite Manufacture, le tout en dédommageant les « propriétaires des terres... >

C'est grâce à cet article que l'associé d' Anthès et de Wolff, Mackau d'Hurtigheim, fit des recherches qui amenèrent la découverte d'acier dans les environs de Dambach et la création de la « Manufacture Royale d'Acier d'Alsace > ».

Une autre stipulation des Lettres Patentes assurait encore à l'entrepreneur l'acier nécessaire pour les com- mandes de l'armée : « En cas que Nous jugions à « propos de faire une provision d'acier dans Notre ville

< de Strasbourg, il en sera délivré audit Henry Anthès,

< en telle quantité que Nous estimerons convenable « pour la fabrique des armes blanches destinées pour « Nos troupes seulement, à charge et condition par lui

< de payer la quantité dudit acier qui lui sera délivré,

< ou d'en tenir compte au prix coûtant sur les fourni- « tures d'armes qu'il fera pour Nos troupes sans pou-

< voir en augmenter le prix. >

En outre, des ordonnances de l'intendant d'Alsace et plus tard les Lettres Patentes de 1765 accordaient à l'entrepreneur le bois d'aftouagc et les tuiles pour les constructions à faire, de même que le bois de chauffage nécessaire.

Enfin les idées de Tépoque admettaient encore une

I. Lettres Patentes du 8 avril 1737, régistrécs le 28 mai 1737. (Ordonnances d*Alsace, 11, p. 159) Voyez au sujet de cet établissement:. (Bazin) Traité sur l'acier d'Alsace, ou Part de convertir le fer de fonte en acier. Strasbourg, 1737.

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LA MANUFACTURE D'aRMES BLANXHES d'aLSACE 43

autre disposition qui garantissait le fonctionnement régu- lier de la manufacture, en assurant à l'entrepreneur le travail exclusif de ses ouvriers : « Défendons pareille- « ment à toutes personnes de quelque condition et « qualité qu'elles soient, de débaucher, sous quelque

< prétexte que ce soit, les ouvriers qui seront employés

< dans la dite Manufacture, à peine aussi de trois mille livres d'amende... et de punition plus sévère s'il y

< échoit >.

En créant la manufacture d'armes blanches, Henry Anthès s'était obligé à fournir aux troupes royales les armes blanches prises à l'établissement, à un dixième de moins que ce qu'elles se vendaient à Solingen. Le gouvernement ne voulant pas garantir un minimum de commandes, Anthès ne pouvait prétendre à aucune indemnité pour défaut de débit. Sans prendre d'en- gagement sur ce point, l'administration chercha par d'autres moyens à assurer la prospérité de l'établisse- ment. C'est le commerce libre, favorisé par des privi- lèges, qui devait soutenir la manufacture quand les commandes du gouvernement étaient faibles.

Le principal de ces droits était le monopole qui fut accordé à Henry Anthès pour la fabrication d'armes blanches en Alsace. Les Lettres Patentes faisaient dé- fenses de créer dans la province un établissement pareil à celui du KUngenthal et d'y fabriquer des armes blanches, sous peine de confiscation des matières et des armes et, en outre, de dix mille livres d'amende. Cette amende était applicable : un tiers à l'Etat, un tiers aux hôpitaux des lieux du débit et l'autre tiers au profit de l'entrepreneur lésé.

Ce monopole qui devait durer 30 années à partir du jour (30 décembre 1730) de l'enregistrement des Lettres Patentes du 15 juillet 1730, passa aux nou- veaux entrepreneurs, lorsque Wolff et Mackau d'Hur- tigheim acquirent l'établissement en 1736. Par contre, en 1755 et en 1765, les Lettres Patentes renouvelèrent le monopole pour trente nouvelles années, avant Tex-

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-44 REVUE D*ALSACE

piration de celui accordé par les précédentes. Après 1765, il n'y eut plus de renouvellement.

Pour faciliter le commerce, l'article IV des Lettres Patentes du 15 juillet 1730 accordait encore à l'entre- preneur un entrepôt gratuit à Strasbourg (il en eut bientôt un autre à Paris) : « Nous ferons donner les « ordres nécessaires pour qu'il soit fourni audit Henry

< Anthès gratuitement dans Notre ville de Strasbourg

< des magasins suffisants pour y mettre, par forme « d'entrepôt, des provisions d'acier et de fer, ainsi que «les armes blanches qui seront fabriquées dans ladite « Manufacture. >

Enfin le commerce du Klingenthal devait surtout être favorisé par les privilèges douaniers qui étaient accor- -dés à l'entrepreneur. Il jouissait non seulement de l'exemption des droits d'entrée sur les matières pre- mières, mais il pouvait aussi envoyer ses armes en franchise dans tout le royaume de France. Il était donc dispensé non seulement de la ferme d'Alsace, mais aussi des cinq grosses fermes.

Voici la teneur de l'article VIII des Lettres Patentes du 15 juillet 1730, qui accordait cette faveur: «Voulons « et entendons que les fers, aciers i, bois et charbons « qui seront employés dans ladite Manufacture, soient

< exempts à l'entrée des droits de la ferme d'Alsace

< et autres généralement quelconques dans l'étendue de

< ladite Province et que les armes « que ledit Henry « Anthès fournira pour nos troupes et qu'il leur en-

< voyera sur les ordres qu'il en recevra de Notre part « par le secrétaire d*Etat et de Nos commandements « ayant le département de la guerre, soient aussi exempts de tous droits, à l'effet de quoi il lui sera expédié « Nos passeports nécessaires ; permettons en outre audit « Henry Anthès de faire passer et transporter annuellement -c dans telles provinces de Notre royaume que bon lui

1. Les Letties Patentes de 1786 ajoutent : « Cuivres >•

2. 1786 : « Armes, outils et autres objfts c.

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LA MANUFACTURE d'aRMES BLANCHES D ALSACE 45.

< semblera I, aussi sans payer aucuns droits, jusqu'à la « quantité de six milliers pesants d'ouvrages fabriqués « en lames ordinaires d'épées et en couteaux de chasse

< pour le service du public, à l'effet de quoi il lui sera

< pareillement expédié des passeports de Nous jusqu'à

< ladite quantité seulement, sans que lesdites franchises et exemptions puissent avoir lieu pour aucuns autres

< outils, soit de fer ou d'acier, qu'il sera loisible audit

< Henry Anthès de faire fabriquer dans ladite Manu- facture en donnant néanmoins la préférence à la « fabrique des armes nécessaires pour Notre service. >

Par les Lettres Patentes de 1765 le privilège relatif aux armes de commerce fut étendu aux fleurets et aux armes exportées à l'étranger.

Si l'article que nous avons cité, fixait une quantité de six milliers pesants, ce n'était pas pour limiter l'exemption à cette somme., mais uniquement pour dé- terminer la quantité pour laquelle il fallait expédier des passeports et qui équivalait au maximum de la pro- duction. Car lorsqu'en 1765 la manufacture fut restaurée de manière à être capable d'une plus grande produc- tion, le contingent des armes affranchies de tout droit fut porté par les Lettres Patentes au poids de dix milliers pesants, et le baron de Dietrich raconte qu'a- vant la retraite de Gau le commerce était tellement florissant que la franchise de vingt milliers pesants accordée par arrêt du Conseil ne suffisait plus pour la totalité de la vente qui se faisait aux marchands.

Nous avons déjà dit que, pour protéger l'industrie des armes blanches contre la concurrence étrangère, le Conseil d'Etat mit sur les lames importées un droit de trente pour ceçt, et à quel abus cette protection avait donné lieu.

Primitivement, tout en étant obligé de donner la préférence aux commandes du gouvernement, l'entre-

I. 1786 : « Ou chez l'étrang:er 9.

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46 REVUE d'aLSACE

preneur restait libre de fabriquer des armes pour le public. Ayant même reconnu qu'à certaines époques les commandes de l'Etat ne suffisaient pas pour entre- tenir un travail régulier et continu dans la manufacture, et qu'à ces moments la vente aux commerçants devait soutenir l'établissement, le gouvernement faisait exami- ner les armes de commerce par ses propres contrôleurs et en garantissait la bonne qualité.

Cependant les armes destinées à des particuliers n'étaient le plus souvent que des objets de parade pour lesquels la garantie de l'Etat était superflue. Aussi le Règlement du i" avril 1784 défendit aux contrô- leurs du roi d'inspecter les lames de commerce, l'en- trepreneur devant avoir pour cet objet un contrôleur particulier.

Le Règlement admettait cependant une exception : « Le gouvernement ne voulant point compromettre la « réputation de sa manufacture veut que toutes les < armes que l'entrepreneur serait autorisé par lui à « fabriquer pour le compte des puissances étrangères, « soient soumises aux mêmes visites, épreuves et exg- « mens que celles destinées pour son service. >

Il fut interdit en outre à l'entrepreneur de fabriquer des lames de commerce sans l'agrément de l'inspecteur et d'employer, à cet effet, des ouvriers qui seraient occupés par des commandes de l'Etat.

Cette défense fut rigoureusement appliquée et de fréquentes visites chez les ouvriers devaient en consta- ter l'observation. Le commerce du Klingenthal en subit un grand préjudice. A en croire le baron de Dietrich, il cessa presque complètement. Cet auteur nous rap- porte que la concurrence de Gau avait fait tomber le prix des lames de fabrique étrangère de 33 livres 10 sols la douzaine à 12 livres 10 sols. Il y ajoute cette réflexion caractéristique pour l'école d'économistes dont il faisait encore partie : < M, Gau avait par conséquent « diminué de deux tiers l'exportation en argent que ce commerce faisait sortir du royaume; cette concur-

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LA MANUFACTURE D*ARMES BLANCHES D'aLSACE 47

« renée n'existant plus, les fabriques étrangères ont déjà

< rehaussé leur prix qui, si Ton en croit les négociants, ne tardera pas à revenir à l'ancien taux.

. Pour donner une idée complète de la situation de l'entrepreneur, il faut encore ajouter qu'il jouissait de certains droits d'honneur. Les Lettres Patentes lui per- mettaient d'avoir à la Manufacture des gardes vêtus des livrées royales et de mettre, sur la porte princi- pale de l'établissement, l'inscription « Manufacture Royale d'Armes Blanches >. Si ce dernier privilège ne devait pas paraître d'une très grande importance, il faudrait se rappeler quelle envie il excita chez les fabricants de Solingen et avec quelle humble dévotion ils sollici- tèrent de Napoléon la grâce de pouvoir se nommer

< Manufacture impériale et royale du Grand-duché de Berg ».

Le sceau de la manufacture du Klingenthal portait l'écusson de France avec la couronne et l'inscription : « Manufacture Royale d'Armes Blanches d'Alsace >. Quelquefois l'écusson, encadré par les colliers des ordres royaux ou seulement par celui de Tordre militaire de Saint-Louis, reposait sur une panoplie d'armes de tout genre.

fA suivre.) Paul-Albert Helmer.

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LES TROUBLES DE LANDSER

IL Y A QUELQUE CENT ANS

(Fin) <

Enterrements accidentés. Vengeance de Fleuron. Le renard est refait. Le chroniqueur lui donne le coup de grftce. Procès. Les écoles. Nerwag et le nonce du pape. Le sous-préfet met Fleuron à la raison. Cintres et ossa.

L'inculpé riposte, narquois : < Quelle histoire me faites-vous ? Quelle antienne me chantez-vous ? > Et il aborde de front les articles de la plainte et, sub- til, les démolit pièce à pièce. Il épilogue plaisamment,- chicane par instants et raille : il est gai. Tout d'abord il se défend d'être entré dans des détails familiers sur la vie privée de son adversaire, et d'avoir trahi le secret de ses frasques passées. Il y a malentendu, voilà tout. D'ailleurs pourquoi se serait-il fait scrupule de répéter que, du temps qu'il desservait la cure de Rie- . disheim, Fleuron avait envoyé sa servante en France, y apprendre la langue du pays et la cuisine ? C'est le secret de Polichinelle. Eh quoi, est le mal } Le fait démontre tout uniment qu'il a fine gueule et goûte la fine littérature. En ce triste monde, pour distraire ses misères et relever son courage, ne faut-il pas que l'hu- maine nature trouve de ces compensations '^ Le tout est de se les pouvoir payer. En conscience, ce ne sont

I,. Voir la livraison de septembre-octobre 1902.

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LES TROUBLES DE LANDSER 49

propos légers, babioles qui ne valaient pas la peine d'être relevées. Et c'est sur ces frêles assises qu'on se fonde pour le molester, lui, si pacifique, lui, à qui toutes ces histoires déchirent l'âme ! Ah ! que ce monde est donc plein de méchanceté ! Pour le reste c'est tout simplement un ramassis de ragots. Il ne se cache pas d'avoir pensé, un peu haut à vrai dire, que « Fleuron n'était pas un prêtre catholique, que c'était un persé- cuteur des chrétiens, et qu'il valait mieux pour être un poteau de latrines que d'une chaire pastorale >. Il parle à cœur ouvert, qu'on lui rende cette justice l Maûs que diantre! Tout cela est-il vrai ou non? Et si cela est vrai, comme chacun sait, y a-t-il de quoi le condamner à la réparation qu'exige le féroce plaignant ?

Durant ces malignes explications la mine de Fleuron s'est refrognée ; ses sourcils se sont froncés. Il réplique, vif et verbeux, et sa main commente sa parole d'un geste de prédicateur fulminant : « Il convient, vous l'avez entendu, il convient ! Et cela suffirait sinon pour le faire pendre, du moins pour lui valoir condamnation. Mais la qualification de taureau et de cheval entier? Ah ! il l'oublie celle-là et n'en souffle mot, et pourtant, l'écervelé la lançait à pleine bouche, devant un audi- toire trop enclin déjà à la malice. Et sa calomnie rela- tive à la vie scandaleuse que j'aurais menée à Riedis- heim ? Voilà qui doit donner aux paroissiens une fière idée de leur pasteur. N'est-il pas criminel, au milieu de la crise que traverse présentement la commune, de dé- précier la cure, se rattachent les fils qui font mou- voir petits et grands, d'atteindre le ministre de Dieu dans son prestige, et de détruire son empire, cet em- pire que doivent subir tous les esprits sans exception et dont aucun ne devrait se défendre. Hélas ! combiea de couards n'ont-ils déjà passé au parti de la trahison! Tout cela confond la raison. Mais qu'on aille aux infor- mations et l'on verra ce que valent ces malveillantes affirmations I > etc., etc. Il conclut enfin en priant le Rbvum d'Alsacb, 1903. 4

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50 REVUE D'aLSACE

juge de ne pas mettre sa lunette au point de vue de Wintzer, mais de confondre le garnement par une sévère application de la loi. Après avoir ouï l'une et l'autre partie et après prudente recollection, ayant délibéré en lui-même et tiré conseil du plus profond de sa conscience, le juge confesse qu'il n'y voit goutte et prononce qu'il n'est pas suffisamment édifié par ces divulgations. « Sur quoi, nous, juge de paix, considérant que les parties sont contraires en faits, lesquels le sieur demandeur offre de prouver, considérant que la preuve étant admissible, c'est le cas d'admettre le sieur demandeur à la preuve desdits faits. Par ces motifs, jugeant en dernier ressort, après qu'il a été posé en fait par le sieur demandeur que le Jeudi, 23 courant, le défendeur a dit en présence de plusieurs personnes et devant des enfants, que le sieur demandeur était un taureau, un cheval entier, qu'il menait une vie scan- daleuse, et la même qu'il avait menée à Riedisheim, soutenu le contraire par le défendeur, avons permis aux parties de faire preuve respective desdits faits par devant nous, le jeudi prochain, 6 Juin, pour les en- quêtes faites et rapportées, être statué qu'au cas il appartiendra, dépens réservés >.

Le 6 juin, les deux parties recomparaissent, flan- quées cette fois de témoins. Voici Noll, journalier ; le laboureur François Altenbach ; Xavier Noll, tonnelier ; voilà le sexe faible et bavard, représenté par Thérèse Lussy et Thérèse Noll, femme d'Ignace Matterer. Ce sont tous, hélas ! témoins à charge, et le malheureux Wintzer se voit déjà prêt à être embroché : il devient pensif. Cependant le juge, dans une phrase arrondie et rassurante, fait comprendre aux témoins que ce n'est ni le lieu ni l'heure de s'entortiller la langue, mais qu'il convient de parler clairement et nettement, de dire la vérité, ni plus ni moins, toute la vérité, rien que la vérité. Puis chacun y va de sa petite déposi- tion. Tous s'accordent à déposer que le demandeur a été grièvement insulté par le défendeur et que réparation

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LES TROUBLES DE LANDSER 5I

lui est due. Alors le magistrat < jugeant en dernier ressort, condamne le défendeur à faire réparation au sieur demandeur, en déclarant, Dimanche prochain, neuf du courant, devant la grande porte de l'église parois- siale de ce lieu, lorsque les paroissiens sortiront en plus grand nombre, que c'est scandaleusement, contre toute vérité, et par une méchanceté atroce, qu'il a dit du sieur demandeur, en présence de plusieurs per- sonnes et des enfants, le Jeudi 23 mai dernier, qu'il était un taureau, un cheval entier, qu'il avait envoyé sa servante en France, qu'il servirait mieux pour un seuil de latrine que pour une chaire pastorale, et qu'il était un filou, s'en repend, lui en demande pardon -et excuse, et le reconnaît pour un homme probe et honnête, incapable de pareilles infamies, dont il l'a taxé si scandaleusement, en cinquante francs de dom- mage et intérêts, applicables pour les pauvres de cette paroisse et aux dépens liquidés à 14 frs. 95 centimes. >

Après le prononcé de la sentence, le magistrat régale par surcroît le coupable d'une petite admones- tation toute paternelle et farcie de conseils judicieux. Il ne s'adresse pas à ses passions, mais à sa raison seule. Il lui souhaite de la douceur dans les mœurs et dans Pesprit plus de clairvoyance. Il l'exhorte à la vertu de discrétion et l'engage à s'appliquer à faire des progrès dans la science du bien dire en même temps qu'en sapience. Qu'il imite la prudence du sei- :gneur curé, qui n'aplatit jamais personne que quand il se sent appuyé par la force publique. Qu'il ne s'avise plus jamais de contrarier ledit pasteur, et se garde de tomber dans les écarts de langue, mais use de ses •connaissances avec à propos, car c'est bien fâcheuse- ment que, au cas spécial, il a emprunté ses termes de comparaison à la zoologie. C'est un fait que Fleuron n'est point un cheval, ni entier ni même tronqué.

La foule s'écoula diversement impressionnée. Chacun pensait à sa manière. Tandisque les uns blâmaient Wintzer de sa noirceur et entouraient le curé, le com-

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plimentant de n'être ni un poteau de latrine, ni un taureau^ ni un cheval entier ce qui ressortait avec une clarté aveuglante du jugement, d'autres trouvaient ridicule qu'on eût déployé tout l'appareil de la justice pour établir une vérité qui sautait aux yeux et qui jusqu'a- lors avait paru tout simplement évidente. Cependant tous convenaient in petto que l'audience leur avait fait passer un moment de douce gaîté. Quant à Wintzer, il rentra chez lui d'un pas leste, encore qu'en méditant amèrement sur le peu de commodité qu'il y a pour une bourse plate à se dégorger. Par bonheur le ciel lut vint en aide, et la sentence ne fut pas suivie d'exé- cution, si toutefois nous entendons bien le passage sui- vant de notre manuscrit : « Le sieur Fleuron ne tarda pas à faire signifier ce jugement. Mais il fut étonné de voir que ses plus zélés protecteurs étaient hors d'état de lui fournir les moyens de le faire exécuter. Georges Wintzer était sans fortune et nullement disposé à faire- la réparation qui lui était enjointe, et il ne resta à son adversaire que la honte de l'avoir inutilement traduit, en justice et d'en supporter les dépens, tant il est vrai que la vengeance atteint rarement son but >.

Sur cette pensée philosophique s'il en fût, le chro- niqueur démontre que Fleuron était incorrigible, et if le prouve en contant les soucis de dame Hitzelberger. Cette pieuse et intéressante personne, < ci-devant reli- gieuse, également recommandable par sa haute piété et sa grande charité envers les pauvres », le désolait^ le curé, car quand il lui faisait signe d'entrer chez lui, je veux dire à ses offices, la demoiselle, ô triste chose ! lui faisait nique et lui tournait le dos.

Cependant combien précieuse n'était-elle pas pour la commune. La municipalité le savait bien et toute la population, tant il y a que Ton se demandait s'il ne convenait pas de lui confier l'école communale des filles. La vérité est que le curé y tenait plus qu'aucune autre, et il poussait le maire à saisir le conseil de la. question, t C'était tout simplement un piège qu'il vou-

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lait lui tendre, car en conservant son école privée on ne pouvait pas l'astreindre à conduire ses élèves au culte du jureur. Il n'en aurait plus été de même, si elle avait été nommée institutrice publique >. Le conseil jnunicipal esquiva la difficulté ou pour mieux dire opina pour le statu quo. En effet, le 30 octobre 1 808, le maire ayant obtenu du sous-préfet de réunir son conseil, celui-ci discuta la question suivante : < Si la dame Hitzelberger qui jusqu'ici adonné l'instruction aux jeunes filles que les parents voulaient lui confier, peut se rendre plus utile encore si elle était désignée par le conseil municipal pour être institutrice de l'école des filles de cette commune >. La délibération fut tout à l'avantage de celle qui en était l'objet. Elle vaut d'être reproduite, non moins pour la gloire de M^^* Hitzelberger que parce qu'elle nous présente un léger croquis d'une école spé- ciale à la campagne, il y a quelque cent ans.

< ... Le dit conseil municipal, considérant que l'école qu'a tenue jusqu'ici la dame Hitzelberger, indépendam- ment de l'instruction sur les langues française et alle- mande, consiste principalement à donner aux jeunes filles un certain maintien convenable à leur sexe, à apprendre à coudre, broder et autres ouvrages propres leur état; considérant qu'en lui faisant prendre la qualité d'institutrice publique, elle ne serait plus à même d'apprendre à ses élèves tous lesdits ouvrages, puisque la quantité de filles qui, par cette institution, -seraient forcées de fréquenter son école, lui enlèverait tous les moments qu'elle pouvait donner à leur apprendre -ces ouvrages utiles et agréables et, qu'en conséquence, elle serait forcée à se borner à la simple instruction des langues ; considérant que l'éducation des filles consiste principalement à leur apprendre les ouvrages utiles à leur sexe ; considérant que les deux tiers des parents qui ont des filles, ne sont pas en état de fournir aux -dépenses d'une pareille éducation et préfèrent d'envoyer leurs filles à l'école de l'institutrice attitrée de la com- jnune; considérant que la dame Hitzelberger, sans jamais

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prétendre à aucun traitement n'a pas cessé de rendre aux parents et à la commune entière des services essentiels en instruisant gratis une certaine quantité de jeunes filles pauvres ; considérant enfin qu'en établissant dans la commune deux écoles primaires, Tune de gar- çons et l'autre de filles, cela n'aboutirait qu'à entraver la confianee que les parents peuvent avoir soit dans les talents du sieur Meyer, instituteur, soit dans celle de la dame Hitzelberger : a été unanimement d'avis de laisser la faculté à la dame Hitzelberger de continuer son école sur le pied qu'elle l'a fait jusqu'à ce jour, sans vouloir l'astreindre à prendre la qualité d'institu- trice publique >.

Patience et longueur de temps font plus que force et violence. Fleuron avait fait mine de se résigner,, mais il s'était juré de prendre la revanche.

Trois ans s'étaient écoulés depuis cet arrêté que Salomon eût paraphé, lorsque le curé jugea opportun de rouvrir la lutte. « Il se persuada qu'un laps de trois ans avait pu changer l'opinion des membres du conseil municipal ; il se flattait d'ailleurs d'avoir les suffrages du sieur maire et de Rougea, greffier. >

Le dimanche, lO novembre 1811, à onze heures du matin, le maire fit passer à tous les membres du con- seil une invitation à assister à la réunion fixée à deux heures de relevée, « pour délibérer sur un objet de la plus haute importance >. Outre le maire et le greffier, prirent place autour du tapis municipal Ventoux le notaire, Rougea le marchand, l'huissier Huger, les cultivateurs Blanlin et Schnider. < Le maire fit un discours sur le peu de progrès que font les enfants aux écoles et sur la négligence de l'instituteur et de l'institutrice. Ce dis- cours se termina par demander à ce que le conseil municipal ait à délibérer sur la nécessité de retirer les jeunes filles de l'école pernicieuse de la dame Hitzel- berger et de se pourvoir d'une autre institutrice, disant, qu'il s'en présentait une de Schléstadt qui demandait

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nn traitement annuel de 250 frs., logement et le bois de chauffage gratis. >

Ayant dit, le maire passa la parole à son féal gref- fier qui, non content d'appuyer les dires du patron, renchérit encore sur lui en étalant complaisamment les prétendues hontes de la demoiselle Hitzelberger, et en enveloppant dans ses exécrations tous les < sectaires > qui refusaient leur tribut d'admiration à Fleuron. Là- dessus orage, tempête! Nos édiles se lèvent, le poil hérissé. Les menaces se croisent, les gros mots s'entre- choquent ; on se montre le poing : c Tout d'abord de quel droit nous avez-nous convoqués? Montrez-nous Fautorisation qui vous a permis de nous réunir ». Le maire gesticule comme un possédé, le greffier se dis- loque : Mais au moins prenons une décision quel- conque. — Non, non, on ne discute pas sur une infamie, et ce serait une infamie, une ingratitude révoltante de priver la dame Hitzelberger de son école, après les services immenses qu'elle a rendus à la commune sans avoir jamais exigé aucun traitement. S'il y avait lieu d'en accorder un à une institutrice, la justice voudrait qu'on lui donnât la préférence sur toute autre, etc., etc. » Et les uns et les autres sortent courroucés, laissant maire et greffier dans le plus sot embarras.

Le maire en référa au curé, qui laissa éclater la plus vive jubilation. C'était l'occasion d'expulser du conseil tous ceux qui n'étaient pas de son bord. Il insinua de dénoncer au sous-préfet ces factieux qui rechi- gnaient, ce qui fit le maire. Du sous-préfet, la plainte alla au préfet qui, c sans vérification préalable, ni autre forme de procès déclara lesdits membres refusants dé- missionnaires, faisant nommer à leur place des créatures du curé, lesquels furent installées le 10 octobre 181 1. »

Malgré ces succès, le nombre des récalcitrants ne diminuait pas. Pour en avoir raison, Fleuron recourut à des expédients nouveaux. Joseph Nerwag, qui faisait commerce de vins à Landser, avait un frère établi à Lucerne depuis de longues années. Le curé imagina

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d'user de ce canal pour obtenir du nonce, résidant en ce même Lucerne c la décision de la question qui fai- sait le sujet d'une division d'opinion entre les habi- de Landser, tendante à savoir s'il est permis aux catho- liques de fréquenter le culte d'un curé jureur et de recevoir les sacrements de sa main. > Nerwag, qui plaçait ses vins sur les routes de l'Helvétie, avait, comme tous ses pareils, le verbe abondant et ne dou- tait de rien. Il tranchait de tout sans savoir grand chose, et devant la théologie même son bagou ne flé- chissait. Traiter des grands intérêts de la chrétienneté avec un nonce du pape, bagatelle! Ce n'est par exemple pas cela qui ferait reculer un commis-voya- geur! Cependant comme le droit de signer des bulles ou de mettre leur seing au bas des brefs n'a pas encore été reconnu aux honorables membres de la corporation, Henri Nerwag dut se cententer d'exposer ses vues et ses vœux au nonce. Et il enleva la place avec un brio digne du succès qui couronna son élo- quence. € Le nonce, sans prendre les informations nécessaires à l'effet de pouvoir prononcer en connais- sance de cause, ignorant sans doute l'obstination du sieur Fleuron et de ses confrères du canton de Landser à réparer le scandale qu'ils ont donné, n'hésita pas à décider la question affirmativement. »

Mais à quoi bon triompher, lorsque gloire et profit en se montrent au bout } Cet aphorisme inspira à Ner- wag l'idée, quand Noël fut proche, d'aller à Landser, cueillir ses lauriers. Indépendamment de cette toute juste ambition, un sentiment l'animait, de piété filiale. Il avait laissé au village une mère et des sœurs, dont l'âme était désorientée par tous ces bouleversements de principes. Il fallait les tranquilliser, les bonnes femmes. Il vint donc et pendant son séjour au pays, infidèle à la futaille, passa corps et âme à la fausse prétraille. Missionnaire du sieur Fleuron, il prônait dans toutes les maisons que sous peine de péché mortel, on est tenu d'assister au culte du curé jureur.

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Quand Nerwag eut pisparu de la scène, parut 10 janvier 1812 une lettre circulaire du secrétaire •<ie révêque de Strasbourg à l'adresse de tous les curés des environs de Landser, leur enjoignant c de se don- ner de garde d'accorder l'absolution à la classe des habitants de Landser qui ne fréquentaient pas le culte de leur curé, encose moins de les communier. » D'autre part l'évêque nommait le sieur Stouling, curé jureur de Bouxwiller, < commissaire à l'effet de s'entreparler a.vec les dits curés et d'aviser aux moyens de faire cesser le schisme, dont l'évêque imputait la cause aux anti-fleuronistes, au lieu de le chercher dans l'obstina- tion et le refus constant du sieur Fleuron, à remplir son devoir de curé catholique. >

Ici le chroniqueur nous apprend, dans une note, qu'il existait vraiment à Landser un parti qui s'appelait les Fleuronistes, c'est-à-dire les partisans du sieur Fleu- ron, et un autre qu'on disait être les papistes ou anti- fleuronistes, c'est-à-dire ceux qui ne fréquentaient pas le culte de Fleuron. Nous nous en doutions, et cela se devinait sans une gjande contention d'esprit, mais ce qui nous était plus difficile à penser après tout ce qui précède, c'est que les papistes l'emportaient en nombre.

Il est vrai que le crédit de Fleuron ne progressait plus d'une ligne, dans les limites de sa paroisse. Mais pas une étrange bizarrerie toutes ses manœuvres lui valaient un grand prestige aux yeux de ses collègues d'alentour, jureurs ou non. Il leur inspirait une sorte de terreur qui les tenait en respect et, parmi les bons, un grand nombre se rapjprocha de lui, tout en détes- tant son système anti-catholique. Il en résulta une réunion de jureurs et de non-jureurs si générale, qu'il ne resta plus aux fidèles que la triste alternative de se priver des secours de la religion ou de les chercher dans le lointain, chez des prêtres auxquels il était encore réservé d'oser dire la vérité sans craindre les -foudres du sieur Fleuron et de ses protecteurs. »

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Après les Mucius, le juge de paix avait été jusque le plus solide appui de Fleuron. Or voici qu'un beau jour en pleine audience, la sentence lui resta dans le gosier : il tomba frappé d'apoplexie. Il survé- cut, mais il ne valait plus qu'à être mis au rancart. Cependant rien n'était moins aisé que de le lui faire comprendre. (^)ui attacherait le grelot .? Depuis quelque temps, le maire rêvait de troquer l'écharpe contre la toque. Le moment lui semblait propice; toutefois il fallait, de gré ou de force déloger d'abord le titulaire de sa charge et il lui répugnait d'entreprendre cette peu délicate opération, d'autant plus que le juge se cram- ponait désespérément à son siège. Seul Fleuron eût été homme à accepter la vilaine besogne.

Le maire s'aboucha donc avec le curé et les deux hommes s'entendirent comme larrons en foire. Don- nant donnant, ils firent le pacte suivant : Fleuron cul- buterait le juge de paix, le maire l'aiderait a opérer la perte du notaire Wentoux considéré comme le chef du parti anti-fleuroniste ! Tope-là, marché conclu !

Sur la promesse faite par Roseau de rédiger une dénonciation contre Wentoux, le curé se mit à l'œuvre. Il sut si adroitement jouer du miroitement de ses appâts, que le juge donna dans le panneau. Il démissionna en faveur de Roseau c moyennant une pension viagère de cinquante francs à l'église parois- siale de Landser. » (?)

Du côté du notaire, il n'en alla pas aussi expédi- tivement. Ce Wentoux n'était pas homme à se laisser saigner sans crier. Il pria le sous-préfet de lui commu- niquer la dénonciation dont il était la victime, pour pouvoir en établir la fausseté, et, l'ayant obtenue, il se défendit avec l'intrépidité d'une conscience à l'aise. Sa riposte nous fait connaître les méfais dont il était chargé.

De la défensive il passe lestement à l'offensive : Ce n'est pas le sieur Wentoux qui a traité les Fleu-

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ronistes de sectaires, mais bien le sieur Rougea. gref- fier, qui a taxé ainsi les anti-fleuronistes, en pleine assemblée municipale le lO novembre 1811 : témoins tous les membres du conseil. 2) Le sieur Wentoux n'a jamais causé de trouble en sortant de Téglise ; c'est un lieu public ; il est permis d*y entrer et d*en sortir quand on le juge à propos. La liberté des opinions religieuses étant décrétée, il est libre à tout le monde d'assister ou de ne pas assister à Toffice du sieur Fleu- ron. Les anti-fleuronistes assistent à la messe du prémis- saire, les jours de dimanche; pourquoi le sieur Fleuron aflSche-t-il de venir les y troubler par des fonctions qui sont réellement des hors-d*œuvre, puisque, s'il cherchait la paix, il laisserait au moins les anti-fleuro- nistes tranquillement entendre leur messe qui ne dure qu'un quart-d'heure. C'est donc lui qui trouble le repos public par des affectations. Il est vrai que les anti- fleuronistes se retirent lorsque le sieur Fleuron entre pour faire des fonctions, mais cette retraite se fait sans bruit et sans affectation. Donc de leur côté il ne résulte aucun trouble. 3) Le sieur Wentoux ne fréquente aucun cabaret, il trouve b bonheur dans le sein de sa famille. Il ne fait que des visites de bienséance. Comment prouverait-on qu'il fait le recruteur.? 4) Il n'a jamais empêché personne de fonder des anniversairec, puis- qu'il y a des testaments rédigés par lui il se trouve de pareilles fondations. D'ailleurs les témoins qui assistent aux testaments attesteront que le sieur Wen- toux, dans la rédaction de ses testaments, s'en tient strictement à la volonté des testateurs. 5) Quand les testateurs entendent mettre pour clause expresse que les messes par eux ordonnées soient dites par des prêtres catholiques, le notaire peut-il se dispenser d'écrire ce que les testateurs lui dictent.'^ 6) Le sieur Wentoux, en 1806 avait été été invité de la part des administrateurs de la fabrique de l'église et du sieur Juif, pour lors curé, de procéder à la liquidation des dettes actives qui prouvaient encore être dues à la

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fabrique. Il ne crut pas pouvoir se refuser à faire ce travail pour l'église. A cet effet, on lui remit une par- tie des titres qui, après que l'opération a été terminée, furent rendus au sieur Rougea, secrétaire de la fabrique, lequel donna décharge au bas d'une lettre que le sieur Wentoux lui écrivit à ce sujet le 17 novembre 181 1. Les sieurs Fleuron et Roseau profitèrent de cette cir- constance pour établir le sixième chef de leur dénon- ciation contre le sieur Wentoux, dont la décharge ne portait aucune spécification de titres. Il ne se doutait même pas qu'il en fallut une, puisqu'on ne lui avait réclamé aucun récipissé. Voilà comme une action pieuse par elle-même peut quelquefois servir de pré- texte pour exercar une vengeance. »

Attaque et protestation furent déposées sur le bureau du sous-préfet. Il en conçut de l'humeur et manda maire et curé par devers lui. Quand il les eut en sa présence, il leur demanda sévèrement s'ils se doutaient de la gravité de leur démarche et s'ils per- sistaient. Ils répondirent qu'ils avaient bien pesé les conséquences de leur acte et se rendaient bien compte de sa portée. Ils se dirent forts de prouver leurs allé- gations et à chaque observation repétaient comme un refrain : « il sautera, il sautera ! > Le sous-préfet leur fit observer que leurs preuves n'avaient pas la limpi- dité de l'eau de roche. Il leur découvrit qu'il tenait entre les mains certaine décharge qui, à coup sûr, réduisait à néant au moins le sixième chef de leur déclaration : il n'était pas loin de croire que les autres ne valaient pas mieux. Il les engagea à retirer leur plainte sans quoi ils pourraient fort bien être prévenus •de fausse dénonciation et châtiés avec toute la rigueur des lois, ce qu'entendant, les deux compères furent vivement impressionnés et se pincèrent les lèvres. A mesure que parlait le sous-préfet leur belle assurance s'évanouissait; d'agressifs ils devenaient honteux et penauds. Enfin ils le supplièrent d'anéantir le papier compromettant, qui avait changé d'aspect à leurs yeux :

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aux brillants reflets des trophées de victoire s*était substituée la maussade apparence d'un guêpier.

Le sous-préfet prit alors un ton menaçant et fit entendre qu'il était fatigué de recevoir à tout moment des dénonciations mal fondées, et en particulier celles du sieur Fleuron qui lui paraissait avoir la tête terrible- ment remuante. Pour y mettre fin il ordonna à ce dernier d'être plus circonspect à l'avenir et « de ne plus se présenter à l'église les jours de fête et de dimanche pendant l'intervalle de la messe du prémissaire, puisque c'était l'unique moyen de ne pas troubler Tordre public. »

Les deux tyranneaux s'en revinrent à Landser l'oreille basse. La farce avait manqué. Elle n'en avait, pas moins produit les plus plaisants effets. Quant à ses conséquences sur les sentiments de la population landsérienne, ce furent celles d'un calmant et « Ton peut assurer que depuis cette époque, les esprits sont aussi tranquilles que les circonstances peuvent l'exiger. Les anti-fleuronistes se voyent forcés de gémir en secret sur la triste position de la commune, dont le service divin était jadis le plus pompeux du Sundgau, tandis qu'aujourd'hui il n'est pas comparable à celui du der- nier hameau du canton, prennent le parti d'attendre en silence qu'il plaise au Tout-puissant de les délivrer da joug d'un curé juré obstiné. Les Fleuronistes, de leur côté, se vouent à l'indifférence. Ils vont la plupart à l'église parce que c'est l'usage. Ils poussent la com- plaisance pour leur jureur jusqu'à écouter régulière- ment ses sermons, tout eu jurant qu'ils n'y entendent rien, mais c'est bien tout ce qu'il faut pour vivre dans- l'insouciance. >

Après s'être si activement prêté concours pour dauber l'ennemi commun et le vexer, le curé et le maire finirent par se prendre aux cheveux. Le sieur Meyer qui cumulait les honorables fonctions de magis- ter et de chantre d'église, ayant rendu sa belle âme à

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Dieu, sa succession fut ouverte. Le curé nomma Pierre à sa place. Le maire fit choix de Paul. Ils s'entêtèrent tous deux. Le curé refusa de céder, le maire ne vou- lut reculer d'un pouce. Notre chroniqueur ne dit pas comment le conflit prit fin. L'essentiel pour lui, c'est que dès lors le maire et le curé se tournèrent le dos. De coutume les romans finissent par un mariage. Moins folâtre l'histoire procède différemment : au terme de chaque période, elle nous montre des croix sur les cimetières. Des coryphées de cette histoire drame ou comédie, suivant l'angle sous lequel on voit les choses ce fut le curé Weissrock qui ouvrit la noire série, Weissrock l'exilé... La lettre suivante que l'évêque de Mayence écrivit à Mad. Hitzelberger, nous semble trouver ici sa place :

c Mayence le 26 mai 1812

« Bénissons, ma très-chère sœur, le Seigneur! que tout ce qui est en nous bénisse son saint nom ! 11 est bon le Dieu que nous servons et sa miséricorde n'a point de bornes. Ce qu'il fait est bien fait, nous devons aimer toutes ses volontés. Le bon P. Weissrock reconnaît sans doute aujourd'hui mieux que jamais combien notre Dieu mérite d'être aimé et combien nous avons tort de l'aimer si peu. Il est avec lui, il jouit de la récompense de tant de souffrances, de tant de travaux et de tant d'actions faites pour sa gloire. Il est heureux et le sera pour toujours. Ne répandez pas de larmes, ma chère sœur, ou, si vous en répandez, que ce soit des larmes de joie et de conso- lation.

c Aimé, respecté dans toute sa paroisse, il a encore fait avec beaucoup de zèle et de pompe la première communion de ses enfants, le dimanche de Quasimodo, en travaillant comme un homme de quarante ans eût pu le faire. Pendant toute sa carrière, il avait prêché les vendredis et les dimanches dans sa paroisse, sans parler des catéchismes et des confes- sions : on aurait dit qu'il voyait déjà la couronne qui l'attendait. Le second dimanche après Pâques, qui chez nous, fait la clô- ture du temps pascal, il se fatigua encore beaucoup au confes- aional et ramena encore beaucoup de pécheurs. Mais comme

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tin athlète qui jette ses habits pour mieux combattre, le Père Weissrock, par une permission divine sans doute, avait aussi jeté ses habits d'hiver, et surtout une certaine pelisse qu'il por- tait sur la peau. Il prit un froid, rentra chez lui et se coucha avec un point de côté et une grosse fièvre.

Le médecin réussit au bout de huit jours à lui ôter le fond de sa maladie. Mais la machine était usée, la faiblesse devint extrême; sa nature succomba et l'homme apostolique triompha. On peut dire qu'il est mort comme il l'a désiré, sur le champ de bataille, la fin a été semblable à sa vie patient, rési- gné, plein d'amour et de désir d'aller posséder son Dieu ! J'avais beau lui dire que son mal diminuait, que nous le garde- rions encore sur la terre pour travailler de concert, il ne le crut pas. Sa réponse était : Vado ad patrem,.. Peu de temps avant de tomber malade, il avait dit à quelqu'un avec beaucoup d'émotion : On ne peut plus faire de bien sur terre, ou n^est plus écouté quand on parle de Dieu, je prie le Seigneur de me retirer. »

C'est le jour de Saint-Marc 25- avril vers les cinq heures du soir, qu'il a expiré, entre les bras de son brave Père Chartreux, après avoir été muni plusieurs jours auparavant de tous les sacrements. On peut dire que rien ne lui a manqué pendant sa maladie. Toute la paroisse était en prières et aux petits soins : la confrérie du Sacré-Cœur, établie dans son église, le veillait jour et nuit^ une sainte religieuse se chargea des attentions que demande un malade; tous les ecclésiastiques se succédèrent pour le voir et lui témoigner leur estime ; on faisait des prières publiques, dans cette même église pour lui. L'enterrement et le service vont se faire avec la décence con- venable. Bref, tout sera fait comme s'il était mort dans son cher Landser, dont il parlait constamment. Saluez de ma part cette digne commune ; je l'aime parce qu'elle a été aimée du brave P. Weissrock. Le Seigneur soit avec vous, ma chère sœur, et avec tous les vôtres. »

Louis, évêque de Mayence. »

Ce fut ensuite le tour du juge de paix Manioc que nous avons vu déjà frappé par l'apoplexie. Avant d'opérer la culbute finale, il avait dégringolé du haut de son heureuse insouciance, s'écorchant à tous les

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degrés de Tinfortune, et perdant, coup sur coup, saint frusquin, crédit, considération : son opportunisme ne lui avait pas réussi. Sa fin eut lieu le 7 juin 181 2.

Il ne tarda pas à être suivi par un autre passager sur la route de l'inconnu. Depuis près d'un an, le dolent époux d'Anne Widoublard était tombé dans une sombre mélancolie. Anne avait beau lui corner aux oreilles,., de l'aurore au crépuscule, qu'il était le plus heureux des mortels, sa mine s'allongeait à mesure. Il allait et venait sans regard, le sourire avait fui de ses lèvres^ « A le voir on aurait dit qu'il méditait continuellement quelque noir projet. L'ennui le rongeait, mais le mal ne devint sérieux que le premier jour du mois de mai 1812, et il augmenta tellement que les médecins en désespérèrent. >

Wentoux git sur sa couche, geignant; il se sait frappé à mort. L'irrémédiable s'est révélé à ses yeux^ Accroupie à son chevet, Anne lui parle d'une voix sourde, et le malade l'écoute avec cette tendresse d'accoutumance qui survit quand l'amour a chaviré au milieu des tourmentes de la vie, et qui résiste à ses usures, à ses lassitudes. De quoi lui parle-t-elle ? Elle lui dit sans doute le déchirement de son eœur, l'entre- tient de l'espoir de se revoir bientôt réunis dans l'au- delà, espoir si doux à ceux qui s'en vont et à ceux qui restent. Bah ! Anne est une femme pratique. Elle ignore les délicatesses de l'âme et ce qu'il y a d'exquis dans une affeetion désintéressée. Elle l'entretient de sa succession et lui parle d'argent. Telle une goule, elle- le presse, le tourmente, le tracasse, lui meurtrissant - l'âme, « pour qu'il lui laisse un monument éternel de sa tendresse > et exhérède ses proches, ses parents naturels, ceux de son sang. Et pendant que, l'œil ardent, le feu aux lèvres, cet être sans pudeur accom- plit sa répugnante besogne, son frère est là, et ses deux beaux-frères à elle, qui montent la garde aux portes de la [maison et de la chambre, de peur que les frères du moribond ne puissent communiquer avec

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loi. Quand la harpie a épuisé son souffle et sa salive, elle leur cède momentanément la place pour aller reprendre de nouvelles forces. Alors l'obsession recom- mence sous une autre forme. < Pourrait-il abandonner cette pauvre Anne à son triste sort, l'exposer à être le jouet de la famille Wentoux, la pauvre !... elle, si dévouée, si aimante, qui s'est exténuée en soins et se tue en sollicitudes?... > Vieille ritournelle et toujours nouvelle, que les tribunaux ont parfois le bon esprit de changer en désappointement et en grincements de dents, en attendant que le Dieu de justice et d'hon- nêteté fasse entendre sa voix !

Le malade n'en peut plus. Il sent qu'il ne pourra échapper à la tyrannie de cette femme. Pour arriver à expirer en paix et en finir, il demande du papier, une plume, et écrit son testament sous la pression, sous la dictée d'Anne, entourée de ses suppôts. Il faut qu'il la dédommage de ses soins, car cela se solde, le dévoue- ment de ces sortes de gens, en bonnes espèces. Meurs, mais paie! Et ainsi elle lui extorque le tout, abstraction faite de deux mille francs, qui représentait le montant de diverses sommes avancées par l'abbé Wentoux et qui lui revenaient à titre de créancier.

Cependant le i6 août, l'abbé Wentoux, inquiet, parvint à lever la consigne et à parler à son frcre. Il ne songeait guère au testament, lui; son unique souci était de réconcilier le mourant avec Dieu. Aux premiers mots le malheureux eut un sursaut : < Quoi, en serais- je là? Non, non, assez de cette lugubre plaisanterie!» «L'abbé le conjura à genoux, par l'amitié que lui portaient tous ses frères, par les cendres de son père et de sa nière... de songer à faire son devoir. > Ces paroles firent bondir Anne : « Et moi ne suis-je donc pour rien ici ? > Il lui fut répondu, finement : « Hélas, Madame, vous y êtes pour beaucoup.» L'abbé sortit, au désespoir!

A peine chez lui, il entendit frapper à sa porte. Il ouvrit et se trouva face à face avec Roseau. Le maire RbvuB d*Al$ack, 1903. 5

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66 . REVUE d'alsace

venait lui annoncer que Michel avait changé d'avis et s'était décidé à recevoir les dernières consolations de la religion. Il avait accordé sa confiance au curé de Kôtzingen. Ce curé était apparenté à Anne Widou- blard. Il fut appelé pendant la nuit et, sa mission accomplie, se déclara satisfait de son pénitent.

Mais la mort réclame sa proie. Wentoux s'affaiblit de plus en plus. Et voilà qu'au dehors une joyeuse rumeur s'élève. Les sonorités du cor, soutenant la voix grêle des violons, troublent la sérénité du soir; des cris de joie leur répondent, le piétinement des rondes folles les accompagne. C'est le bal, c'est la fête de l'année qui bat son plein, tout à côté de la maison l'on râle. Tandis que déjà le souffle de la mort glace son front, Wentoux se redresse, tend l'oreille ; il écoute hagard, l'angoisse au cœur. Des cris, des appels au plaisir ! Ce sont les amis des jours heureux qui, empor- tés par la valse, sautent, voltigent, roulent. Sa tête retombe sur ses coussins, un long gémissement sort de ses lèvres livides. Dans les flots tournoyants de la danse, les couples enlacés vont, viennent, passent et repassent, s'abandonnent aux ivresses de la musique et de la cadence. Les voix se font plus ardentes, les mouvements plus fiévreux, les yeux s'allument, brillent, étincellent. Sa voix s'éteint, sa vue s'obscurcit, sa poi- trine halète... Un dernier soupir : l'infortuné n'existe plus.

La lugubre nouvelle tombe comme un coup de fondre au milieu des danseurs. Ils ont pâli, l'envie de valser leur a subitement passé : ils se dispersent tris- tement.

Le 6 mai de l'année suivante, l'évêque Saurine se mit en route dans l'intention d'aller voir comment se comportaient les bonnes gens de Landser. Il voulait, disait-il, mettre à la raison les fanatiques qui troublaient le repos de son aimé et fidèle Fleuron.

La mort le guettait à Soultz. Au débotté, elle le terrassa. Pendant quelques heures il se débattit sous ses

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LES TROUBLES DE LANDSER 67

étreintes, mais Taiguille n'avait pas fait le tour du cadran de Téglise, qu'elle l'avait emporté. Ce fut dans la nuit du 8 au 9 mai 1813.

Le temps a fait son œuvre d'apaisement, et l'oubli est venu. Combien de personnes connaissent-elles en- core, à Landser, les troubles qui ont agité l'âme de leurs aïeux }

Angel Ingold.

Fin

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LE

PBEMIEK HISTORIEN M BELFORT

J. J. C. DESCHARRIÈRES

(1744-1831)

SA VIE ET SES CEUVRES

I. Sa vie.

C'est dans une des provinces voisines de la nôtre qu'il faut aller pour trouver le pays d'origine de celui qui fut le premier historien de la ville et du territoire de Belfort et qui n'est, pour ainsi dire, connu que sous- le pseudonyme de Descharrieres,

En réalité, il se nommait Claude (yean-Joseph) et était le 20 juin 1744 au Val-d'Ajol de Nicolas Claude et Jeanne-Claude Dechaseau. Baptisé le même jour, il eut pour parrain et marraine Jean-Joseph Grancolas et

Jeanne-Marie Bougel . I

i I I

I. N0118 devons ceii renseignements à Textréme obligeance de |

Tabbé P. Th^niâKsiii, qui fui longtemps curé du Vâl-d*Ajol, avant de |

venir à Saint-Dié comme grand-vicaire du diocève, puis chanoine-archi- j

prêtre de la cathédrale. Nous lui exprimons tous nos remerciera ents, {

tant pour l'extrait des registres de rÊtat civil de la commune du Val» {

d'Ajol (Vosges), qu*il a bien voulu deman 1er à notre intention, que pour d'autres documents qu'il nous a communiqués et qui nous ont été d'un grand secours pour la rédaction de cette notice biographique.

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LE PRKMIER HISTORIEN DE BELFORT 69

A cette époque le Val d'Ajol faisait partie du bail- liage de Remiremont; il comprenait toute la surface -contenue dans le haut bassin de la Combeauté, rivière orientée nord-est qui coupe en deux le territoire. C'est <lans la vallée même, sur les deux versants et sur les plateaux qui les dominent que se trouvent épars la multitude des hameaux, écarts et fermes qui compo- .saient le ban i ,

Cctait bien le type le plus complet d'une com- munauté de montagne. Il y avait un centre ou chef- lieu, Laître, et une infinité d'habitations, dont pas un, encore à l'heure qu'il est, ne porte le nom de Val- d'Ajol, qui n'est donné qu'à leur ensemble. L'église était à Laître.

Un de ces nombreux hameaux, situé à une petite lieue de distance, se nomme Les Ckarrières, et c'est dans une de ses huit ou dix maisons « que Jean-Joseph Claude vit le jour. Cela explique comment, a un cer- tain moment de son existence, il prit de préférence le nom de son lieu natal, sous lequel il est généralement -connu.

dans une famille aisée de braves et pieux culti- vateurs il reçut une bonne instruction; ses heureuses dispositions facilitèrent grandement la tâche de ses maîtres. On le destina à l'état ecclésiastique, vers lequel il se sentait attiré par son éducation et ses sentiments. Il résolut d'entrer dans la Compagnie de Jésus, malgré les haines et les dénonciations dont elle était alors l'objet. Bien que faisant partie de la Lorraine, le Val- d'Ajol dépendait du diocèse de Besançon. Ce fut cepen- dant chez les Jésuites de Nancy qu'il commença son noviciat le 3 octobre 1759, suivant ainsi librement sa

1. Cf. D*" Alban FoURNiKR, Topographie ancienne du Département des Vosges^ 9 fisc. {^La Voge), p. 127.

2. Le hame«u des Charrières n'avait en 1887 que 12 maisons avec 60 habitants (Z>;V/. des Communes^ dans le Département des Vosges de i^éon Louis )

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70 REVUE D' ALSACE

vocation pendant les premières années, grâce à la pro- tection que Stanislas, roi de Pologne et duc bénéficiaire de Lorraine, accordait encore à la Société '. Mais après sa suppresion en France en 1762, il fut envoyé au Collège d'Avignon, les Jésuites se maintenaient, et y professa les Belles-Lettres.

A l'époque du bref de Clément XIV, qui prononça solennellement, en 1773, la suppression, pour toute la chrétienté, de la Compagnie de Jésus, l'abbé Claude n'avait pas encore fait ses derniers vœux, puisqu'ils j

ne se prononcent chez les Jésuites qu'à a ans. Il retourna dans son diocèse et entra au grand séminaire de Besançon il fit sa théologie.

Ordonné prêtre, il remplit pendant quelque temps un vicariat au chapitre de Sainte-Marie-Madeleine de . Besançon 2; puis, devint aumônier du i" régiment d'ar- tillerie en garnison dans cette ville. Il occupa ce poste pendant deux ou trois ans avec succès. Il affectionna toujours les militaires, et^ plus tard, il aimait à se rappeler les jours de sa jeunesse il résidait au milieu d'eux.

Ses supérieurs ecclésiastiques l'envoyèrent comme vicaire à Belfort, dont le curé était, depuis 1759, Félix Pierron. Ce fut pour lui une bien vive satisfaction que celle de pouvoir vivre pendant quelque temps avec un aussi pieux, un aussi zélé pasteur ; il en avait entendu parler avec les plus grands éloges au séminaire de Be- sançon.

L'abbé Pierron était un Belfortain, au Fourneau, vers 1725, d'une ancienne famille du pays. Après d'excellentes études au grand séminaire, il fut ordonné

1. La plupart des renseignements qui vont suivre sont tirés de la Notice sur tabbé Dtscharrieru^ publiée dans VAmi de la Religion^ jour- nal ettlésiastiçuiy politique et littéraire^ année 1831 (t. 69«), pp. 337- 341. V. aussi l'article Descharrieres dans la Bibliothèque de la Corn» pagnie de Jésus du R. P. Sommervogel, qui nVst qu*un court résumé- de la Notice précitée.

3. C'est lui-même qui nous Tapprend dans une lettre datée du lycée de Strasbourg le l*' Juillet 18 14, et adressée à un habitant de Belfort^

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LE PREMIER HISTORIEN DE BELFORT 7I

prêtre en 1750 et demeura dans cet établissement en qualité de professeur, mais la faiblesse de sa santé l'obligea de revenir dans sa ville natale. Il y fut nommé vicaire, et, deux ans après, devint curé de Rechésy», il resta près de six ans. La mort de Tabbé Four- nier, survenue le 28 février 1759, laissa vacante une prébende de chanoine à la collégiale et la place de curé de Belfort. Il fut appelé à Tune et à l'autre, pour la plus grande édification du chapitre et de la paroisse. En 1770, il acheta de ses propres deniers la vieille maison de ville de la rue de l'Etuve, dans le but d'y établir une école de filles dirigée par des religieuses, ce qui fut un fait accompli dès l'année suivante, et le 29 février 1772, il put céder à la ville l'école qu'il venait de fondera.

Tel était le digne prêtre auquel l'abbé Claude allait servir d'auxiliaire. Très actif, d'une santé robuste, avec le jarret solide du montagnard vosgien, il se chargea de la partie extra-muros de la paroisse, qui comprenait la desserte de l'église de Brasse et l'administration spi- rituelle de Cravanche, Le Valdoie et OfTemont, villages co-paroissiaux. Il se trouvait aussi dans une ville pour- vue d'une assez nombreuse garnison, et il était heureux, en sa qualité d'ancien aumônier militaire, de s'occuper des soldats, dont il savait s'attirer la confiance et qu'il a toujours aimés pendant toute sa vie.

Il fut d'un grand aide à son curé, lorsque celui-ci fit construire à ses frais une église au Valdoie et qu'il lui fallait surveiller les travaux et vérifier les comptes*

Malgré cette besogne, l'actif vicaire trouvait encore des loisirs pour faire des recherches sur l'histoire du pays et fouiller les archives de la ville. Ces archives étaient alors gardées avec un soin particulier, car sur leur intégrité reposait en grande partie la bonne con-

1. Village du Territoire de Belfort. canton de Délie, à Pexlrénoe frontière suisse.

2. Cf H^NKI Bardv, Eiutie historiqut sur Belfort^ p. 459.

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72 REVUE D AI^ACE

servation des vieilles Franchises municipales. Elles n'avaient pas eu à subir les pertes irréparables que l'avenir leur réservait. Le futur historien « des Ville et Comté de Belfort > eut donc à sa disposition des documents précieux qu'il nous est aujourd'hui impossible de con- sulter.

Il put aussi se rendre compte assez exactement de ce qu'avait été l'ancien Belfort par ce qu'il en restait encore au moment de son arrivée dans la ville. Tout ce qui était au pied du château av^ait à peu prés con- servé son aspect d'autrefois ; beaucoup de vieilles maisons étaient intactes, et la forteresse elle-même, avec son antique donjon crénelé, avait cet air féodal et ce cachet pittoresque dont on ne se fait plus la moindre idée de nos jours.

Un triste événement interrompit bientôt sa vie labo- rieuse. S'il lui fit éprouver un des plus violents cha- grins qu'il ait ressentis de sa vie, il jeta aussi le deuil dans toute la population de la ville et du voisinage. Le vénérable abbé Pierron mourut le 1 1 décembre 1780, emporté en quelques jours par une maladie épi- démique qui sévit sur la contrée pendant l'hiver de 1780-81. Ce fut pour le vicaire un bien douloureux, un bien cruel moment que celui il ferma les yeux de son curé, car il s'était établi entr'eux une grande intimité. Sa douleur fut décuplée quand il put se rendre compte, aux obsèques de son pasteur, de la perte im- mense que l'on venait de faire. La nouvelle de cette mort imprévue, presque subite, causa une véritable consternation. Tous accoururent en foule pour assister à son enterrement, qui se fit, suivant le désir qu'il en avait exprimé à ses derniers moments, dans le cimetière du Valdoie, auprès de l'église qu'il avait fait bâtir. Les soldats de la garnison se joignirent en corps au funèbre cortège, même ceux du régiment de Royal-Stiédois infanterie, quoiqu'arrivés depuis deux mois seulement et qui étaient tous des luthériens allemands, à l'excep- tion, disait-on, d'un seul officier catholique. Cette mani-

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LE PREMIER HISTORIEK DE BELFORT 73

festation aussi touchante que grandiose impressionna tellement l'abbé Claude, qu'il voua dès lors une sorte de culte à ce saint prêtre, dont il résolut de faire con- naître les vertus et les travaux.

Il quitta Belfort peu de temps après pour aller à Saint-Loup, près de Luxeuil, il avait été nommé curé. Il occupait cette place quand éclata la Révolution. Il refusa de prêter serment à la Constitution civile du clergé, et ce refus Tenleva à ses paroissiens 'et le força de s'expatrier. Ce fut alors qu'il crut prudent de changer son véritable nom pour prendre celui de DesckarrièreSy du hameau du Val-d'Ajol qui l'avait vu naître, faisant de celui-ci son nom de famille et de celui de Claude un nom de baptême. C'est sous ce nom d'emprunt qu'il sera désormais désigné et connu de la postérité.

c II se retira à Augsbourg, dit Y Ami de la Religion^ la protection de l'évêque, le prince Clément-Wen- ceslas de Saxe, lui faisait espérer -d'être mieux reçu; l'amour de son trompeau l'engagea à rentrer dès que les temps furent un peu plus calmes. Obligé de sortir de nouveau, sans doute après le i8 fructidor (4 Sep- tembre 1797), il se 'confia à des protestans, qui favo- risèrent sa fuite, et lui montrèrent même un généreux dévouement en le guidant dans les montagnes. Sa pre- mière résidence fut à Altorff, au pied du moût Saint- Gothard, et il y donna des leçons aux enfans du lan- •daman du canton. L'invasion des Français en Suisse ne le laissa pas longtemps tranquille dans ce séjour. Il s'enfonça en Allemagne et gagna Vienne, son esprit et ses connaissances lui procurèrent bientôt quel- que dédommagement de [ce qu'il avait perdu. Il fut nommé professeur de Mathématiques au collège Thé- résien, et fut chargé, en outre, des jeunes princes Galitzen. Là, il vit de près les résultats des innovations <le Joseph II ; sage observateur, il jugeait très-bien la situation de l'église d'Allemagne, et il nous a transmis, à cet égard, des notes dont nous souhaitons pouvoir faire usage un jour. >

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74 REVUE D'ALSACE

Enfin, sous la main habile et ferme du Premier Consul, la France voyait revenir des jours meilleurs. En même temps qu'il permettait aux émigrés de ren- trer dans leur patrie, il rappelait les prêtres, relevait les autels et, le 15 juillet 1801, signait le Concordat. Néanmoins, Tabbé Descharrières ne crut pas devoir en profiter» La tranquillité dont il jouissait en Allemagne^ et peut-être son affection pour ses élèves, le retinrent dans ce pays. Il ne se décida à revenir en France qu'en 1806, et retourna à Belfort dont il avait gardé un triste mais si doux souvenir.

Depuis deux ans, sur l'initiative du Conseil munici- pal, le Ministre de l'Intérieur avait autorisé » l'établis- sement dans cette ville d'une école secondaire. Juste- ment, une place de professeur venait d'y être vacante.. L'ancien vicaire fut nommé pour la remplir. Il s'occupa avec ardeur de ses nouvelles fonctions, auxquelles, du reste, il s'était habitué pendant son exil. En dehors d'elles, il reprit ses études d'histoire locale, et comme, malgré ses soixante-deux ans, son activité était restée très grande, il desservit en même temps la paroisse du Valdoie, il avait déjà exercé le ministère avant la Révolution, alors qu'il était attaché au curé Pierron.

Voulant utiliser une partie des documents qu'il avait autrefois réunis, il conçut l'idée d'écrire, à titre d'essai, une Histoire littéraire de Belfort et du voisinage

I. Le gouvernement de la République, vu la loi du 11 floréal an lo, les arrêtés du 30 frimaire an 1 1 et du 19 vendémiaire an 12, sur le rapport du Ministre de l'Intérieur, arrête ce qui suit :

La commune de Belfort (Haut Rhin) e«t autorisée à établir une école secondaire dans Taile gauche de rHôtei-de-ville.

Cette autorisation est accordé à la charge par ladite commune de- remplir les conditions prescrites par les arrêtés du 30 frimaire an 1 1 et 19 vendémiaire an 12.

Le Ministre de Tlntérieur est chargé de l'exécution du présent arrêté^ qui sera inséré au Bulletin des lois.

Le, premier consul: BoNAPARTB. Pour le premier consul : Paris, 29 Nivôse an 12 (19 Janv. 1804).

Le Secrétaire cTEtat : Marbt,

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LE PREMIER HISTORIEN DE BELFORT 75

et d'en faire le sujet d'un discours. Ce fut à la distri- bution solennelle des prix de l'Ecole secondaire, au mois de Septembre 1808, et en présence du Bureau d'administration i et d'un nombreux public, que "ce discours fut prononcé par le professeur Descharrières. Il y a près de trente ans, dit-il en débutant, que l'étude de votre histoire était mon délassement ordi- naire dans des fonctions plus pénibles ; j'ai connu la « plupart de vos littérateurs ; les livres imprimés ou les manuscrits des autres me sont familiers ; vos archives ont passé sous mes yeux dans des temps plus sereins ; vos pères ont reçu de mes mains la bénédiction nuptiale ; peut-être est-ce à mon ministère que vous

< devez le caractère auguste de chrétien. Je vais donc

< vous parler avec pleine connaissance de cause, sans

< que mon attachement bien connu pour votre pays

< puisse faire suspecter le témoignage d'un étranger, si toutefois Ton peut me regarder parmi vous comme tel. >

Cet assez long discours, qui dut faire une excellente impression sur toute l'assistance, fut publié après avoir été enrichi d'un grand nombre de notes des plus inté- ressantes. Il devint, de cette façon, le premier ouvrage historique qui ait paru sur Belfort et son arrondissement. Nous 2 y reviendrons tout-à-l' heure en énumérant les œuvres de l'abbé Desch arrières.

Son second séjour dans notre ville ne dura que quelques années. Au moi de mai 18 10, presqu'au moment de la transformation de l'école secondaire communale en collège, il fut nommé aumônier dir lycée de Strassbourg. Il occupa ces fonctions pendant dix ans 2.

I. Eo 1808, le Bureau était ainsi composé : Le général de divistoo Meogaud, sous^préfti^ président ; Gérard, maire ; Pctitjean, Procureur impérial'^ Carhan, conseiller municipal \ Louis Ordinaire, id\ et Chap- puis. Directeur de t Ecole,

3. Une petite note accompagnant une dissertation sur Cravanchej berceau de Belfort (Revue cT Alsace^ année 1864), due sans doute u M. Liblin est erronée. La voici : « Etude inédite de < l'abbé Claude.

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76 REVUE d'alsace

Mais en 1820», on lui donna sa retraite avec une petite pension. VAmt de la Religion dit c qu'il fut assez sensible à cette espèce de disgrâce qu'il ne croyait pas avoir méritée et qui ne doit être attribuée sans doute qu'à son âge. L'abbé Descharrières avait alors 77 ans. Il s'attacha à la paroisse de Saint-Jean et s'y rendait encore utile. Jusque dans sa vieillesse, il aimait à faire le catéchisme aux enfans et s'occupait de recherches historiques et de travaux littéraires pour lesquels il avait toujours eu beaucoup de goût. C'est au milieu de ces occupations que le mort le frappa ; il succomba le 8 mai 1831 à une attaque d'apoplexie, laissant à de nombreux amis des souvenirs qui leur seront toujours chers. >

En commençant son article nécrologique, le même journal s'exprimait dans les termes suivants :

< Un savant estimable, un prêtre plein de foi et de zèle, un homme d'un esprit aimable, est mort, il y a peu de mois, à Strasbourg, dans un âge avancé. Il avait beaucoup écrit, et, outre ce qu'il a publié, il laisse de nombreux manuscrits ; nous en possédons même quelques uns que l'auteur avait bien voulu nous com- muniquer. Il était un des lecteurs les plus assidus de notre journal et un de nos correspondans les plus utiles. Nous devons à son obligeance des renseignemens, des observations, des notices sur différents sujets. A tous

Descharrières, ancien principal du collège de Belfort et décédé provi- « seur du lycée royal de Strasbourg. > Deux grosses erreurs en deux lignes ! . . . Jamais I )e8charrières ne fut principal du collège de Belfort ; il fut professeur à Pécole secondaire dont le directeur était Chappuis. Cette école fut transformée en 18 10 par Fontanes, Grand-Maître de rUniversité impériale, en collège communal quelques mois après le départ de Descharrières pour Strasbourg. .Aumônier du lycée, il n'en fut jamais proviseur, et c>st à tort que Pauteur d^un compte-rendu paru dans les Annales de PEst (1902, p. :i^) à propos d^un manuscrit de Pabbé D. imprimé dans la Revue catholique d^ Alsace^ lui donne ce titre. I . Dans son article, la Bibliothèque de la Cie de Jésus du R. P. Sommer- vogcl, qui n^est qu'un résumé très succinct de celui de VAmi de la JReligion^ donne la date de 1822. Une note placée en tète d*un mémoire publié dans le Bulletin de la Société belfortaine d'Emulation (4* année, 1877-79), p. 40, dit que Tabbé D. occupait encore ses fonctions d'au- mônier en 1825.* Ici, Terreur est par trop évidente.

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LE PREMIER HISTORIEN DE BELFORT 77

ces titres, il a droit de notre part à des marques de souvenirs et à des témoignages d'attachement et d'es- time qu'il nous est doux de lui rendre. Nous nous persuadons d'ailleurs que ce que nous avons à dire de lui ne sera pas sans intérêt pour nos lecteurs, qui se réjouiront de voir toute une vie employée à des trc- vaux honorables. >

Cette appréciation très élogieuse, comme le sont habituellement toutes les nécrologies et oraisons funèbres, est, dans cette circonstance, parfaitement juste et bien fondée. On va voir, en énumérant et examinant les- œuvres historiques et littéraires de ce savant ecclésias- tique, qu'elle n'est nullement exagérée.

II. Se8 œuvres.

Nous venons de dire que l'abbé Descharrières ava't beaucoup écrit. C'est surtout dans les années de sa vieillesse qu'il écrivit le plus. Il habitait alors la Cita- delle, située entre la ville et le Rhin, quartier presqu'ex- clusivement militaire, loin du bruit de la cité, propice à la méditation et aux études. Il avait également énor- mément lu et son érudition était considérable. Il emma- gasinait dans sa mémoire, qui était prodigieuse, une infinité de choses; elles lui revenaient à l'esprit en temps opportun et lui permettaient de faire à chaque instant des citations, dont il abusait, et qui rendent la lecture de ses ouvrages très fatigante et indigeste. C'était, du reste, le défaut de beaucoup de savants de cette époque.

On peut ranger ses ouvrages en trois catégories : historiques, ecclésiastiques et divers.

Comme dans le présent travail, nous nous plaçons à un point de vue plus particulièrement belfortain, nous-

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78 REVUE d'alsace

devons rejeter, pour les examiner, l'ordre chronologique, qui, au premier abord, paraît le plus rationnel, et com- mencer par ceux qui sont consacrés à l'histoire de Belfort et de son arrondissement.

§ Onvra^es historiques.

Essai sur F histoire littéraire de Belfort et du "imsinage, cinquième arrondissement communal du Haut- Rhin^ avec un grand nombre de notes, par J, J, C, Z). C. P, C, i?., professeur à l'Ecole Secondaire de Belfort ; chez J. P. Clerc, Imprimeur Libraire, grand Rue, i, vis-à-vis l'Hôtel de la Sous-Préfecture. 1808, In-12 de 182 pp.

Ainsi que le dit l'auteur dans sa dédicace à Félix Desportes, préfet du département du Haut-Rhin et membre de la Légion d'honneur, c'était c le premier ouvrage historique sur Belfort et son arrondissement >, et il ajoutait dans un Avertissement que ce n'était qu'un simple Essai : < Le sujet était neuf, le temps

< court, les matériaux rares. L'objet sera rempli si un

< aussi faible début engage quelque plume savante à

< faire mieux ou moins mal. Dans cette vue, Ton a « imprimé, à la suite du discours, quelques notes dont « on s'est servi, afin qu'elles puissent également être

■< utiles à ceux qui voudroient suivre la même carrière,

< sans s'assujettir à des recherches fastidieuses que tout

< le monde n'a pas la facilité d'entreprendre >.

Cet Essaie, nous l'avons fait observer déjà, est sous forme d'un discours de distribution de prix. Il est divisé en deux parties, la première consacrée aux Savants ecclé- siastiques, la seconde aux Savants laïcs, plus une pér-

I. L'auteur a pris pour épigraphe ce fragment d'un vers de Vjiri poétique d'Horace : Ausi . . . ;/ celtbrare dômes tica fada, qu'il a fait -suivre de ces deux autres :

Asst% audacieux, peut-être téméraire,

I-our tracer de Belfort ^Histoire littéraire.

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LE PREMIER HISTORIEN DE BELFORT 79

oraison de quelques pages. Les notes, au nombre de 141, occupent 97 pages. Le reste du volume comprend le Palmarès de Tannée scolaire 1807- 1808.

L'exemplaire que nous avons entre les mains a appartenu à Tabbé Descharrières. Il a été acheté à Strasbourg le 22 juillet 1831, c'est-à-dire près deux mois et demi après sa mort (8 mai), chez le bouqui- niste Salomon, bien connu à cette époque des biblio- philes alsaciens. Le livre est cartonné et contient, inter- foliés, autant de feuillets blancs que d'imprimés. Plusieurs des premiers ont des annotations écrites de la main même de l'auteur, ce qui donne à cet exemplaire une valeur toute spéciale que les amateurs sauront apprécier i.

Histoire générale et particulière des ville et comté de Belfort, arrondissement communal le plus occidental du département du Haut-Rhin, par un ancien fonction- naire de cette ville. Un fort vol. in-f°, manuscrit, relié en veau, de 1272 pp.

C'est ce gros ouvrage qui fait de jl'abbé Claude Descharières < le premier historien de la ville de Bel- fort >. Il y travailla longtemps, et ce n*est qu'au mois <le juillet 1826 qu'il le termina et put l'envoyer à la reliure. Auparavant, vers 1809, quand il était professeur à l'école secondaire, quelques extraits en avaient été imprimés et publiés dans une petite feuille qui ^parais- sait sous le titre de Journal judiciaire de Belfort, et qui n'eut qu'une durée éphémère. D'autres, écrits plus tard, en 1823, c sous l'heureux règne de Louis XVIII », furent communiqués à un habitant de la ville qui les copia. Ceux-ci traitaient principalement des sièges que Belfort avait eu à soutenir pendant la guerre de Trente ans et en 1654. La copie fut mise à notre disposition : elle renfermait des erreurs, qui furent corrigées dans

I. On a broché, à la fin du volume, une pièce imprimée s. I. n. d. qui doit être fort rare : c'est un cantique (en sept couplets) à l'usage dei paroissiens de Belfort, sur le nouveau curé de cette ville, Tabbé Pierre Degé, nommé en iSio, mort le 18 mai 181 S* ^^ mots sou- ^%n&9 sont de la main de Descharrières.

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8o REVUE D'aLSACE

le manuscrit définitif, que nous ne connaissions pas alors, et nous avons le regret d'avoir contribué à les répandre lorsqu'en 1851 nous écrivîmes pour la Revue (T Alsace notre travail sur « Les Suédois dans le Sund- gau ». Ce n'est qu'un peu plus tard que nous eûmes connaissance du manuscrit original, grâce à l'obligeance de l'abbé Fiétier, auquel il venait d'être donné par l'évêque de Strasbourg Mgr André Raess. La biblio- thèque municipale de Belfort ne possède cet ouvrage,, si précieux pour l'histoire locale, que depuis 1866; elle le doit à la générosité des héritiers de M. Fiétier, décédé curé de Belfort le 10 février de cette même- année, qui l'offrirent au maire Ed. Mény. Le futur « maire du siège » s'empressa de le déposer aux archives de la ville. C'est une grande satisfaction pour nous d'avoir pu rectifier, dans notre Etude historique- publiée dans les Bulletins de la c Société belfortaine d'Emulation », les inexactitudes autrefois commises par Descharriàres, reproduites par nous, et rétablir autant que faire se peut la vérité historique.

M. Kleinclausz, aujourd'h^ui professeur d'histoire à l'Université de Dijon, dit en parlant de louvrage en question : « Cet énorme volume est plein de confusion. et de répétitions. L'auteur n'a pas conçu un plan « suffisamment rigoureux. Il a écouté beaucoup trop « son imagination et trop peu les textes, mais'il a placé « à la fin de son ouvrage un excellent recueil de pièces^ « justificatives comprenant les titres essentiels. On peut « tirer grand profit de ce recueil ». >

On se rendra compte de la justesse, mais aussi de la bienveillance de cette critique, en lisant les extraits plus ou moins longs de V Histoire que la Société d'Emu-

I. V. Les Origines de la ville et de la commune de Belfort et lar politique de Renauti de Bour^fogne^ tonite de Montbèliard^ par A'. Klein- clausz, professeur agrégé d^histoire. {Bull^ de laSoc, bel/, d'Emul , n^ 14^ ï895i PP- 52-109).

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LE PRKMIER HISTORIEN DE BELFORT 8l

latîon de Belfort a publié dans quelques-uns de ses Bulletins :

Celui de 1873 (pp. 15 20) contient la Pierre de la Miottej l'auteur disserte sur l'origine et l'usage de ce vieux monument ; on voit quelles suppositions bizarres et fantaisistes peut créer une vive imagination quand elle est doublé d'une grande érudition ;

Dans le Bulletin 8 (1886-87) se trouve (pp. 43 ^46), sous le titre de Histoire de Belfort^ un frag- ment très étendu comprenant la description de l'ancien château, celle des deux bourgs et des villes vieille et neuve de 1307 à 1687 ;

Le volume de 1892 (N° 11) contient (pp. 108 à 128) la partie du manuscrit relative aux anciens sièges.

On peut reprocher à Descharrières de disserter et d'amplifier sans cesse, d'abuser des citations d'auteurs de toutes sortes, poètes et prosateurs. On raccourcirait singulièrement son travail en élaguant les généralités et les hors-d'œuvres qui l'encombrent et nuisent à l'in- telligence des questions qu'il traite. Beaucoup de choses avancées ne reposent sur rien d'assez certain pour pouvoir en tenir grand compte.

Nous ne pensons pas, en signalant ces défauts, faire une critique trop sévère ; nous voulons seulement mettre en garde les futurs historiens de notre Territoire.

3* Histoire de la Vie de M, François-Félix Pierrotty ckanoine-curé de Belfort^ mort en odeur de sainteté^ par un de ses commensaux. Un vol. in- 12, imprimerie J. L. Heitz, à Strasbourg, 1826, avec un portrait (lith. de F.-M. Brœhm).

n y a 70 pp., y compris les notes et pièces jus- tificatives. « L'auteur, dit \Ami de la Religion^ avait aussi rédigé sur le même sujet un autre travail, qu'il voulut bien nous envoyer, sous le titre de Précis de la vie de M. Pierron ; il aurait souhaité que nous l'eus- sions fait imprimer à Paris, ou que nous en eussions donné des extraits dans ce journal ; mais nous ne crûmes ni l'un ni l'autre possible. Ce Précis, en 49 pages Rbvdb d^Alsacb, 1903. 6

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in-folio, est même plus étendu que la notice imprimée la vie de M. Pierron ne fait que 30 pages. »

4? Cravancke, berceau de Belfort au préjudice de Brasse^ ou époque celtique^ romaine^ franco-bourguignone £t germanique de Belfort et de son arrondissement. Lettre à M. Ugonin, savant antiquaire, propriétaire à Belfort et Cravanche, etc.

Cette lettre, signée J.-Jos. Claude Descharrières, ancien desservant du Valdoie, Cravanche et autres lieux adja- cents, est datée du Lycée de Strasbourg, le 24 mai 18 14. Elle est suivie d'une autre, assez courte, adressée au même, du Lycée royale le i" juillet suivant. Le manuscrit a été communiqué par M. A. Ingold, de Cenay, qui en était le possesseur, à M. J. Liblin, direc- teur de la Revue d'Alsace^ et publié dans le volume de Tannée 1864.

La Dévotion a Notre-Dame de Seiven^ vallée et canton de Masevaux.

Cette notice, conservée manuscrite aux archives communales de Sewen, a été écrite en 18 16 et raconte l'histoire de la dévotion dont l'image de cette Notre- Dame fut l'objet et dont Descharrières place l'origine au milieu du XIIP siècle, c'est-à-dire au moment Rodolphe d'Autriche commença à prendre la qualité de seigneur de Masevaux. Ce manuscrit a été publié dans la Revtie catholique cTAlsace^ année 1900, p. 323.

La Vie et Martyre du R, P. Grégoire de St. -Loup ; I vol. In-8 de 90 pp., 1796.

Il y a eu trois éditions de cet ouvrage la même année, savoir : à Paris (sous le nom de Bàle), à Luxeuil et à Orléans.

1. Cette dénomination de Lycéi royal peut paraître singulière, car les deux mots semblent incompatibles, mai» il faut se rappeler qu^à Tépoque ou la lettre fut écrite, on était dans un moment de transition entre TEmpire et la première Restauration les établissements d'en- seignement secondaire de TEtat n'étaient pas encore désignés sous le nom oflBciel de Collège royal.

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LE PREMIER HISTORIEN DE BELFORT 83

Le P. Grégoire était un religieux capucin condamné Trévolutionnairement et guillotiné à Vesoul le 15 jan- vier 1796.

7* Histoire de la paroisse et commune du Val-d^Ajol^ Hérival et communes voisines^ arrondissement de Re. miremont, département des Vosges^ par un indigène.

Ce volumineux travail, auquel l'auteur a donné pour -épigraphe le vers si connu d'Ovide (Tristes, lib. 2, V. 321) :

Et pius est patriœ facta referre labor^ •est dédié à l'abbé Gérard, curé du Val-d'Ajol, dans les termes suivants :

Monsieur et très-honoré pasteur, « L'histoire du Val-d'Ajol ne pouvait être offerte qu'à "C celui qui en fait l'honneur par ses vertus, la sûreté « par sa sollicitude, la lumière par ses instructions. Rece-

< vez-la. Monsieur, sous ces différents points de vue.

< Ajoutez-y, de ma part, le titre de la plus juste recon- ■< naissance et du respect profond avec lequel je suis

Monsieur et très-honoré pasteur,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur J. Joseph Claude Descharières. »

c Prêtre du Val-d'AjoI, Secton des Granges de ]a Croix. »

Citadelle de Strasbourg^ automne 1S25, >

Le manuscrit original, donné par l'auteur au curé Kjrérard a été offert à la mort de celui-ci à la commune du Val-d'Ajol et est déposé à la mairie ^ Il en a été fait un certain nombre de copies, dont une, admirable- ment calligraphiée, appartient à M. l'abbé F. Thomassin, archiprêtre de la cathérale de Saint-Dié et ancien curé -du Val-d'Ajol. C'est cette copie que nous avons eu 50US les yeux. Elle forme un gros volume in-f" de

I. Ce manuscrit, dVne écriture un peu difficile, passa de Pabbé Gérard, qui Pavait reçu de l'auteur, aux mains de l'abbé Rosaye, son Qeveu et son second successeur, après avoir été le vicaire de son oncle. M. Rosaye le garda assez longtemps au presbytère, et c'est seulement vers 1868 ou 1870 qu'il en fit don à la Mairie, il est conservé.

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84 REVUE d'alsace

842 pp., dont 478 pour l'histoire proprement dite, et le reste de preuves.

Telles sont les œuvres historiques imprimées oa manuscrites laissées par Descharrières. Mais en dehors^ d'elles, il avait fait beaucoup d'autres recherches sur les prêtres et les fidèles morts victimes de leur foi pendant la révolution, et il envoya beaucoup de ma- tériaux à l'abbé Carron pour son ouvrage : Les Confes- seurs de la Foi dans F Eglise gallicane à la fin du XVIII^ siècle (Paris, A. Leclère, 1820). C'est de lui que sont, dans cet ouvrage toutes les notices sur les con- fesseurs dans l'Est de la France.

Il fit aussi des notes sur les Martyrs de la Foi de M, l'abbé Guillon (1820 21), et il adressa son travail à Y Ami de la Religion^ qui en a donné un extrait dans- son 740. Il y relevait, dit ce journal, beaucoup d'erreurs, d'inexactitudes et de méprises, dont nous ne pûmes signaler que les plus importantes. Nous lui devons, dans le même genre, deux cahiers offrant une liste de personnages distingués par leur piété dans la haute Alsace et dans le voisinage ; ce sont des ecclé- siastiques des religieux, des religieuses, des laïcs respec- tables : nous nommerons l'abbé Bourquenez, l'abbé Bruat, l'abbé Schuler, le jésuite Durozoy, auteur de quelques ouvrages, l'abbé Durupt, le missionaire Felemé^ etc. Nous voudrions trouver l'occassion d'utiliser ces notices, rédigées, à ce qu'il nous a paru, avec beau- coup d'exactitude, et on souhaiterait seulement un peu plus de précision. >

S OaTrages eedésiaftiqnet.

Uabbé Descharrières avait adressé au même journal plusieurs manuscrits curieux ayant trait à des matières plus ou moins religieuses : une liste d'abjurations de protestants depuis 50 ans, principalement à Stras- bourg, liste qui va jusqu'aux temps modernes, et qui

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LE PREMIER HISTORIEN DE BELFORT 85

Tenferme un grand nombre de noms ; 2<» un article bien fait sur les conférences ecclésiastiques ; un parallèle de la conduite des religieuses de Strasbourg, au commencement du protestantisme et pendant la Révolution, écrit plein de recherches curieuses ; 4** un article sur le supplément au Propre des Saints du dio- cèse de Strasbourg ; des notes pour les Mémoires jur r histoire ecclésiastique du dix-huitième siècle, t Ces notes, dit la Notice à lequelle nous empruntons ces renseignements, que nous conservons précieusement, nous serviront beaucoup pour une nouvelle édition de nos Mémoires. L'abbé Descharrières y a fait entrer des faits et des observations qui prouvent autant de sagesse «t de critique que de zèle. Il y a, entre autres, une note sur la collection des Décrétales dont nous nous pourrons enrichir quelque jour ce journal. Enfin, nous <ievons à l'obligeance de cet excellent homme quel- ques articles qui ont paru successivement dans [notre collection ; une lettre aux aumôniers de régiment, insérée dans notre N** 191, tome VIII ; une autre lettre sur Tabbé Pochard et les autres directeurs du séminaire de Besançon, N** 323, tome XIII; une lettre sur les •évêques constitutionnels Moyse et Gobel, N** 787, tome XXXI ; une notice sur Tévêque Saurine, que nous avons fait entrer dans celle que nous avons donné sur ce prélat ; enfin beaucoup de petits articles sur des cérémonies, sur des abjurations, des premières com- munions militaires, sur des ecclésiastiques morts et autres faits relatifs à la religion, c

S Ouvrages divers.

Descharrières n'était pas seulement instruit dans tout ce qui se rapporte à la religion, il s'était aussi beau- coup occupé des mathématiques, qu'il avait même enseignées lorsque, pendant l'Emigration, il était attaché -comme professeur au Collège Thérésien à Vienne. Il avait également étudié les sciences physiques, afin.

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disait-il, d'être en état de répondre aux difficultés que les incrédules tirent des nouvelles recherches ou des- nouvelles découvertes.

11 a publié plusieurs ouvrages qui prouvent la variété de ses connaissances. Les voici dans Tordre chronolo- gique, d'après le P. Sommervogel :

Conseils aux Suisses sur leur artillerie^ trad. de l'Anglais, 1794.

Commerce littéraire et militaire entre un Anglais et un Suisse, ou Collection d'opuscules sur la guerre,- la fortification et l'artillerie ancienne et moderne ea Angleterre et en Suisse. In-8**, Bâle, 1795.

y Pensées générales sur la nature et les arts pour former y par la mémoire^ f esprit et le cœur des enfants^ trad. du latin. In-8°, Bâle (chez Thumeisen, lib.), 1796.

4** Apologie des Suisses y ou réponses aux accusations générales et particulières qui ont été formulées contre cette Nation par divers écrivains, en particulier par Muratori; trad. de l'italien de M. W., avec notes et additions. In-8**, Bâle, 1796.

5*» Plusieurs travaux du même genre dans Scriptura menstrua au^ustana pro Religione ; 1799 1801.

6** Observations sur les anciennes fortifications de la ville de Strasbourg^ et sur les Ecoles d'Artillerie en France ; i vol. in-8S 16 pp., Strasbourg, Levrault, 181 8.

Lorsqu'au mois de mais 18 10, il dut quitter Belfort pour Strasbourg, l'abbé Descharrières était encore loin d'avoir achevé son histoire. Il crut pouvoir emporter,, pour les utiliser au fur et à mesure du besoin, diffé- rentes pièces des Archives communales, avec l'intention bien arrêtée nous n'en doutons nullement de les renvoyer quand elles ne lui seraient plus nécessaires. On ne peut que blâmer fortement la négligence qu'il^ a mise à s'acquitter de cet impérieux devoir. S'il n'a pas été très scrupuleux dans cette circonstance, nous sommes loin de penser qu'il ait eu l'indélicatesse de vouloir s'approprier des documents dont il [connaissait .

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LE PREMIER HISTORIEN DE BELFORT 87

l'importance historique. Il n'en est pas moins vrai que quelques personnes ont pu se croire autorisées à y voir un détournement intéressé, » comme en sont ca- pables certains collectionneurs acharnés.

En effet, ces pièces ne furent pas réintégrées dans le dépôt d'où elles n'auraient pas sortir sans une permission expresse de la muncipalité qui aussi a eu sa part de torts en cette occasion. Elles restèrent dans la bibliothèque de l'abbé Descharrières, d'où elles pas- sèrent, après sa mort, dans celle d'un prêtre strasbour- geois, l'abbé Ahlleld, qui devint plus tard chanoine de la cathédrale et curé de Saint-Pierre-le-Vieux.

Elles y demeurèrent dans un oubli profond, et per- sonne au monde, si ce n'est leur possesseur, ne se doutait de leur existence, quand le hasard vint la révéler. Lorsque le chanoine Ahlfeld mourut vers la fin de l'année 1878, il fallut procéder à la vente de sa magnifique bibliothèque. Pour la faciliter, on en dressa le catalogue, qui comprenait 3342 numéros, sans compter les gravures 2. Parmi ces N***, la plupart manuscrits, il y en avait plusieurs qui provenaient de la collection Descharrières, notamment les titres de la seigneurie de Belfort suivant un état de 1673, manuscrit in-4**, rel. en parchemin (N** 1925 du catal.) ; un lot de 10 pièces des 17* et i8* siècles concernant la ville de Belfort (N** 2034) ; un autre lot de pièces du 1 8* siècle rela- tives à des procès soutenus par la même ville et d'autres communes du Haut-Rhin /'N** 2035); Statistique du canton de Belfort en 1801 et 1802, par le citoyen Louis Ordinaire, de Besançon, manuscrit de 86 pp» (N« 1586).

Renseignées par ce Catalogue, la ville de Belfort et la Société d Emulation se mirent en commun pour

1. Cf. BulL de la Soc. bel/. cPEmul,, année (1877-1879). p. 30.

2. Catalogue de la Bibliothèque de feu M, le chanoine Ahlfeld^ in*ti^ de 154 pp. Strasbourg, typ. de X. H. Leroux, 1878.

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88 REVUE d' ALSACE

acquérir les documents détournés soixante-dix ans auparavant, et, à la vente qui eut lieu à Strasbourg» au presbytère de Saint-Pierre-le- Vieux, le 2 décembre 1878 et jours suivants, elles eurent la bonne fortune de faire rentrer dans les Archives municipales une importante série de pièces anciennes et modernes.

Henri Bardy^

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LES

PETITS IMPRIMEURS

DE HAGUENAU

AU XVI« SIÈCLE

Pendant que Setzer remplace son beau-frère Anshelm <lans son atelier, il est remplacé à son tour par son gendre Brubach, on rencontre à Haguenau quatre autres imprimeurs de moindre importance : l'étranger anonyme installé chez Gran avant 1524; Amand Farkal de 1524 à 1527; Wilhelm ou Guillaume Seltz en 1528 et 1529; Valentin Kobian de 1532 à 1542. Un coup d'oeil sur ces dates suffit pour reconnaître que ces hommes n'ont point travaillé en même temps, qu'il existe entre eux un rapport, sinon de parenté, du moins de succes- sion industrielle. Farkal arrive à point pour recueillir l'héritage de Gran et de son représentant. Lui parti, 5eltz accourt aussitôt. Kobian, un ancien ouvrier de Haguenau, y met moins d'empressement, retenu ailleurs, ou effrayé par l'insuccès de ses devanciers; mais il vient aussi, dans l'espoir sans doute de retrouver quelque chose de cette longue prospérité typographique, -dont il avait été pendant plusieurs années le témoin émerveillé.

Ces tentatives plus ou moins heureuses se firent selon toute vraisemblance dans l'officine même de Gran. Lorsque Tâge, la maladie, ou quelque autre raison de nous inconnue, obligea ce dernier à mettre un autre à la tête de son imprimerie, celle-ci conserva tout natu-

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90 REVUE D'ALSACE

Tellement son matériel et son installation : c'était le- meilleur moyen de tirer bon parti de l'un et de l'autre. Quand l'entreprise passa plus tard entre les mains de vieux imprimeurs, qui avaient eux-mêmes des presses^ des caractères, etc., le matériel devint disponible, au moins en partie, et passa entre des mains étrangères. Mais il demeura aussi en partie au service des nou- veaux venus. C'est ainsi que le Calepin de 1523 put être réimprimé en 1526 avec les mêmes bois et les mêmes types, que la bordure du Valla de 1523 se retrouve dans le Wilram, dans les Magni Turci épis- tolcBy dans le Poème en [honneur de Charles V, imprimés par Seltz en 1528 et 1529, etc..

Des considérations extrinsèques peuvent être invo- quées en faveur des mêmes conclusions. On a vu par les comptes de S. George que l'atelier de Gran devint dans la suite l'auberge du Roscnkrantz. Or c'est à la fin de 1541, au moment cesse la carrière de Kobian que ce nom apparaît pour la pre.nière fois. (Il n'est du reste qu'un jeu de mots, inspiré par l'association du nom de l'ancien propriétaire Grans avec celui de la. rue, Rosengasse), Ne peut-on pas conclure de que jusqu'à cette époque la maison conserva sa destination primitive.*^ Dans les comptes de la Melvog, Kobian est appelé en 1537 Feltin in der Rosengasse, Il se trouvait donc bien certainement installé dans cette rue, peu étendue d'ailleurs, Gran avait si longtemps travaillé.

Les notices consacrées à ces imprimeurs seront courtes, non seulement à cause de leur importance secondaire, mais aussi et surtout parce que les rensei- gnements nous manquent. On ignore d'ordinaire ce qu'ils furent avant leur arrivée à Haguenau, ce qu'ils devinrent dans la suite; et le court séjour qu'ils firent ici ne laissa dans les archives locales que des traces, fugitives.

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LES PETITS IMPRIMEURS DE HAGUENAU 91

I. Jean Albert ou Albrecht.

Dans le chapitre consacré à Gran nous avons signalé des innovations nombreuses et inattendues, qui se remarquent dans ses dernières publications, ainsi que Tapparition, non moins inattendue, de trois ouvrages imprimés tout à coup sous son nom en 1526 et 1527, après trois années de silence complet.

Toutes ces innovations, disions-nous, Gran n'a pas pu les faire spontanément dans ses vieux jours. II est difficile également d'admettre qu'un prote ordinaire ait eu chez lui assez d'audace pour les entreprendre, et d'autorité pour les réaliser. D'où la conclusion forcée que, tout en restant le chef nominal de l'officine, Gran y avait installé un étranger qui en avait la direction réelle, destiné sans doute à prendre sa succession après- un stage plus ou moins temporaire >.

« Cet étranger, ajoutions-nous encore, nous ne le connaissons pas; mais on le connaîtra peut-être un jour, surtout si Von cherche parmi les tenants et abou- tissants de l'imprimerie Strasbourg eoise de Knobloch, >

On verra dans le chapitre suivant sur quoi se fon- dait cette dernière assertion. Contentons-nous de remar- quer pour le moment que ces lignes étaient écrites et même imprimées depuis deux ans lorsqu'une, rencontre fortuite nous découvrit une piste nouvelle, qui nous conduisit directement aux lumières que nous attendions de Strasbourg.

Cette rencontre était un fragment de charte, en partie eflFacé, qui servait de couverture à un carnet de comptes. Ce que nous pûmes déchiffrer de cet acte nous apprit que l'imprimeur Jean Albrecht y vendait à Vitus Geisfel, doyen de Surbourg, dans la Kesslergasse, la moitié d'une maison dont l'acquéreur possédait déjà l'autre moitié. La partie du texte qui renfermait la date a disparu. Mais la mention de Téchevin devant.

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<)2 REVUE D' ALSACE

lequel la vente fut conclue, MartzloflF de Hohestet, y supplée dans une certaine mesure : il occupa ce poste du 25 mai 1528 au 3 décembre 1535 ^

Le nom de Jean Albrecht ne nous était pas inconnu. Il appartenait à un associé d'Anshelm qui signa avec lui deux publications faites ici en 1516 et 151 7; il était aussi porté par un imprimeur strasbourgeois qui épousa la veuve de Knobloch le père et fut l'associé de Knobloch le fils de 1532 à 1539. Mais les historiens de Timprimerie strasbourgeoise n'en savaient pas davan- tage et Tidentité des deux Albrecht, quoique vraisem- blable, était loin d'être un fait certain.

Heureusement pour nous nous connaissions mieux, grâce à nos recherches sur les immeubles de Haguenau, la maison des Geisfel 2. Cette maison devait à l'hôpital une rente foncière de 7 â, payée par le boucher Jean Geisfel jusqu'en 15 10, par ses héritiers en 151 1, par Jean Giesser de 1522 à 1542. Ce Jean Giesser est appelé marschalk en 1527, htechtrticker de Strasbourg en 1538. Cette dernière indication fut pour nous un trait de lumière. Ne prouvait-elle point l'identité de Jean Al- brecht avec Jean Giesser } La qualité de maréchal reconnue à ce dernier rendait du reste la vérification facile.

On sait que dans l'ancienne organisation municipale de Haguenau la ville avait à sa tête un stettmeistre, pris parmi les échevins, qui remplissaient cette charge à tour de rôle pendant trois mois. A ce maire patri- cien était adjoint un sénateur plébéien, que sous le nom de maréchal^ que les latinistes traduisaient volon- tiers par tribunus plebis, représentait dans la Régence l'élément populaire. Ces dignitaires sont naturellement

1. Un autre Hohestet fut échevin de 1505 à 1506. Mais à cette -époque V. Geisfel n'était ni prêtre, ni doyen de Surbourg.

2. Elle s'appelait %ur Ai%âl et la rue elle se trouvait à cette date, selon les temps, Kesslergasse, Betzheimergas^e, Atzelgasse. La rente de 7 d. fut rachetée en 1595 par Hans Urscb qui la payait à cette -époque.

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LES PETITS IMPRIMEURS DE HAGUENAU 95.

mentionnés dans une foule d'actes et il n'est pas diffi- cile, surtout depuis la seconde moitié du xv* siècle, d'en reconstituer la série complète.

En faisant ce travail on trouve indiqué comme maréchal Hans Albrecht pendant le 2* trimestre 1523, le 4* trim. 1524, le i" trim. 1527, le trim. 1529, le term. 1530, Hans Albrecht ou Hans Giesser pendant le 3* trim. 1532.

L'identité de Hans Albrecht et de Hans Giesser une fois constatée, une foule de textes négligés ou incompris jusque-là, nous fournissent des renseignements» précieux.

Les comptes de l'hôpital mentionnaient une seconde rente foncière de 2 <f, longtemps soldée par Sigelman vor der Burg, puis jusqu'en 15 16 par la veuve Rorer et ses héritiers. Elle est payé de 1512 à 1526 par Hans Giesser, en 1527 par Hans Albrecht, maréchal; de 1528 à 1532, par Hans Giesser, après 1535 par herr Joh. Albrecht, gênant Gieser. Mais en i S 1 1 le débiteur s'appelait Hans von Offewilre der Giesser.

Inintelligible en elle-même, cette indication est ex- pliquée par les comptes postérieurs. Elle est encore confirmée par un recensement des tribus, sans date^ mais rédigé dans les premières années du siècle, vers^ 1503. dans la tribu der Richen Constaffler, quel- ques lignes après Gran se trouve marqué Albrecht Hans von Ofiewilre. D'où il résulte assez clairement qu' Albrecht lui-même, ou tout au moins sa famille,, était originaire d'Offwiler.

En 1516, au moment sans doute Albrecht s'asso- ciait à Anshelm, il contracta un emprunt que le rece- veur de l'hôpital inscrit en ces termes au chapitre de ses paiements de fonds : < J'ai prêté 200 fl. (6.000 m.)- à Jean Giesser et acquis une rente de 8 fl. payable à la S. Barthélémy. > Mais bien qu' Albrecht reçoive seul le capital, la rente est marquée dès 1517 sous son nom et sous celui de Vitus Geisfel, doyen de Sur- bourg, Ce dernier figure même presque toujours en.

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-94 REVUE d'alsace

première ligne et seul après 1 543. Dans les années qui suivent 1535, le comptable nous fournît encore une donnée nouvelle. Il inscrit : Mag. Vitus Geisfell, doyen de Surbourg, et herr Joh. Albrecht gênant Gieser, sin swager (son beau-frère).

A première vue, cette qualification de beau-frère, qui n'est donnée à Albrecht qu'après 1535, pourrait faire croire qu'il l'a méritée par son mariage récent avec la veuve de Knobloch. Mais on ne tarde pas à repousser cette idée. D'une part on connaît le nom de cette veuve; elle s'appelait Marguerite Voglerin». Puis les relations intimes de Giesser avec Vitus Geisfell remontent beaucoup plus haut. G'est en premières noces qu'il a épouser une Geisfell, et par suite obtenir d'abord une part dans la succession du boucher Geis- fell : la moitié d'une maison dont Vitus Geisfell possé- dait l'autre moitié ; ensuite la garantie de son beau-frère pour l'emprunt qu'il contracta en 15 16. Cette parenté était si bien reconnue de tous qu'en 1525, lorsque le >doyen de Surbourg réfugié à Haguenau pendant la guerre des Paysans, y dut acquérir le droit de bourgeoisie, les Ordres du jour ne l'appellent jamais autrement que -< le beau-frère de Jean Giesser > 2.

L'hôpital avait encore une créance sur Albrecht de 100 fl. (3.000 m.), dont la rente (4 fl.) est payée par lui de 1519 à 1539, antérieurement par Hans Mergert, depuis 1540 par le négociant Christmann Plattenberger, En 1535, il remettait de nouveau 20 fl. sur des rentes échues à Zutzendorf, dem eresamen h. Albrecht gênant Giesser^ burgern zu Strasburg. Mais on ne rencontre à ces occasions que la répétition de détails déjà donnés ailleurs.

Sans nous édifier sur la vie intellectuelle d' Albrecht, sur ses pensées, ses sentiments, les mobiles de ses

1, CtntrMlatt fur BibliotkekrwiscH^ 1887, p. 297.

2. Hans Giessers swftger, der Zunft luiuffen halb. 1525, 15, 33, Ji mai»

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LES PETITS IMPRIMEURS DE HAGUENAU 95

^ctes, ces renseignements nous éclairent assez exacte- ment sur les divers incidents de sa carrière : ses des- tinées nous sont aujourd'hui mieux connues que celles de la plupart de ses collègues.

Originaire d'OfTwiler il vint, vers Tannée 1500, se fixer à Haguenau, par son mariage avec une fille du boucher Geisfell, il ne tarda pas à prendre sa place parmi les bourgeois les plus aisés de la ville i.

Il était fondeur. De ce surnom de Giesser^ qui remplace si souvent son nom de famille. L'expression est vague et rien ne nous autorise à préciser. Mais il n'est pas défendu de croire que les fontes dont s'occu- . pait Albrecht tenaient de l'art plus que du métier. Cela expliquerait son entrée dans tribu aristocra- tique der Reichen Consteffler et ses relations intimes avec les imprimeurs de Haguenau et de Strasbourg.

Fut-il de bonne heure en rapport avec Gran? On l'ignore. Mais son beau-frère l'était, et le prote W. Angst iui a dédié une des plus importantes de ses publica- tions (1514). 2

Dès l'arrivée d'Anshelm à Haguenau, Albrecht s'asso- <:iait à lui, au moins pour une partie de ses productions, celles qui avaient à un titre spécial un cachet artistique. On pourrait même croire que l'idée de l'association fut antérieure à cette arrivée. L'emprunt contracté par Albrecht à cette occasion est du 24 août 15 16, et au jnois de juillet Anshelm imprimait encore à Tubingen.

La société Anshelm et Albrecht ne dura point longtemps. Elle publia deux ouvrages illustrés (1516 et janvier 1 5 1 7), en prépara sans doute d'autres. Puis elle disparut, sans laisser d'autres traces dans l'imprimerie d'Anshelm. La rupture fut-elle provoquée par des dis- sentiments personnels ou par l'insuccès financier de l'entreprise } Il est probable qu'on ne le saura jamais.

1. Sur trois maréchaux notés comme tels, Hans Jungfoagt est entré -en charge en 1503, et Clauss de Gottesheim en est sorti en 1504. On Jie peut donc hésiter qn^entre ces deux dates.

2. Nous avons traduit plus haut cette intéressante dédicace.

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96 REVUE d'alsace

Ce qui est certain c'est qu'Albrecht ne quitta point Haguenau. Nous en avons la preuve d'abord dans l'his- toire de ses rentes esquissées ci-dessus, ensuite et sur- tout dans sa carrière politique. Au début de 1523 il fut porté par les suffrages des sénateurs, ses collègues, à cette dignité de maréchal alors si recherchée par les bourgeois de Haguenau. Cela suppose évidemment que depuis plusieurs années il siégeait dans les conseik de la ville et qu'il n'avait jamais cessé d'être un membre actif de la cité.

Albrecht remplissait encore cette charge pendant le troisième trimestre 1532 ; il devait la reprendre de nou- veau au troisième trimestre 1534; maison ne le voit plus. Une charte du 6 août 1534, conservée aux archives du département, nous apprend qu'il était à cette date le mari de la veuve de Knobloch le père, imprimeur et bourgeois de Strasbourg. Dès 1533 paraissent deux livres sortis c ex officina Knoblochiana impr. par Joh, Albrecht >. Il continue ensuite à y publier une tren- taine d'ouvrvges de 1533 à 1538, mais n'indique plus par suite peut-être de son mariage l'officine ils virent le jour.

En 1539 il est mort'. Il est impossible de parcourir cette courte notice sans remarquer combien elle con- viendrait à l'inconnu que nous avons signalé dans l'ate- lier de Gran.

Albrecht est présent à Haguenau à cette époque Sans avoir reçu l'éducation d'un typographe, sans avoir débuté dans cette carrière, il aime l'imprimerie et les travaux qui s'y rapportent, comme le prouvent son association avec Anshelm et plus tard son activité dans l'officine de Knobloch. Enfin ce mariage de raison fait

T. Les histoires de ses dettes varient sur cette date. Nous avons déjà dit que les Registres de Cooptes tardent souvent plusieurs années à noter les mutations qui surviennent. Ce que nous disons de l'acti- vité typographique d'Albrecht à Strasbourg, nous le devons aux bien- veillantes communications du docteur Schorbach,

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Les î»etits Imprimeurs de haguénaû ^7

à un âge avancé, dans une ville étrangère, prouve qu'entre Albrecht et les Knobloch les relations d'amitié et sans doute aussi d'intérêt remontaient beaucoup plus haut. Avant de connaître Albrecht et sa présence con- tinue à Haguenau, nous avons cru que Knobloch, après avoir souvent usé comme éditeur des presses de Gran, avait fini par mettre son nom sur les livres qu'elles imprimaient pour lui. Si singulière qu'elle fut, cette hypothèse nous semblait le meilleur moyen d'expliquer les anomalies de tout genre que nous constations dans les dernières publications de Gran et dans l'emploi abusif de son matériel. Aujourd'hui mis en face d' Al- brecht d'un homme si bien fait pour diriger, à un titre quelconque, les ouvriers de Gran, pour s'effacer lui- même en faveur d'un bailleur de fonds étranger, nous pensons que cette hypothèse s'impose au lecteur.

Albrecht n'a signé de son nom aucun des ouvrages qui furent publiés sous sa direction dans latelier de Gran. C'est dans le catalogue de Knobloch qu'il faudra les chercher, ainsi que plusieurs des publications faites par son successeur.

(A suivre.) A. Hanauer.

ksvuB d'Alsaci, 190J

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VARIÉTÉS.

Le Monument de Mulhouse.

La Société industrielle de Mulhouse vient de publier un ouvrage qui est plus qu'un livre (for^ et que Ton a très exacte- ment qualifié, comme nous le faisons aussi en tête de ce compte-rendu, de monument ^

C'est un monument par la dimension du volume, par la richesse et l'intérêt de l'illustration de ce magnifique in-4« de 1 107 pages ; c'est surtout un monument parce que c'est la légi- time glorification de ce qu'a réussi à faire, dans le domaine de l'industrie, l'activité énergique et intelligente des habitants de Mulhouse*

L'extraordinaire développement, dans le cours du siècle passé, de la vieille petite cité républicaine est un véritable phénomène. En 1798 elle comptait à peine 6000 habitants, et le dernier recensement en accuse 80,000 de plus. Le budget de Mulhouse atteignait en 1806 la modeste somme de 56,000 francs : aujourd'hui il se chiffre par 4,000,000 de marks ! Dans le magistral récit historique qui ouvre V Histoire de P industrie de Mulhouse sont racontés ces développements successifs de la cité, et en constatant quelle énergie fut dépensée dans le cours du X1X« siècle par les Mulhousiens, on s'explique mieux que leur ville soit devenue l'un des centres industriels les plus im- portants du monde.

Une chose que le Monument ne dit peut-être pas assez, c'est la part qui revient à la Société industrielle dans cette glo-

I. Histoire documentaire de f industrie de Mulhouse et de ScS envi- rons au XIX* sihle. Enquête centennale, Un superbe volume in-4 de 1107 pages, avec 261 illustrations dans le texte et 46 planches et cartes en phototypie hors texte. Librairie Bbrgeb-Lbvrault et CiB à Paris, Librairies Bahy et StUckblbbrgbb à Mulhouse. Prix : Broché en deux tomes, 40 fr. Relié en demi-maroqnin, plats toile gaufrée, fers spéciaux, 55 A.

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VARIÉTÉS 99

rieuse histoire. Le tout n'est pas d'exercer son activité indivi- duelle, soQ intelligence personnelle. Pour réussir comme on l'a fait à Mulhouse, il faut surtout l'esprit d'association, et la Société industrielle est un des plus beaux exemples qu'offrira jamais cette vérité. C'est donc à elle surtout que revient l'honneur d'avoir porté à un si haut point la prospérité de Mul- house, et ce qu'elle a fait, ce qu'elle a su inspirer à ses mem- bres et par eux à tous leurs concitoyens S on le trouvera en détail dans ce livre auquel, après cette observation prélimi- naire, il est temps de revenir.

Comme on l'a déjà déjà dit, l'ouvrage s'ouvre par une cha- pitre sur l'histoire de Mulhouse, rapidement mais agréablement contée, depuis ses origines les plus lointaines jusqu'à no(re époque. L'administration municipale et l'état des finances forment le second chapitre, à la suite duquel vient l'histoire des écoles primaires, secondaires et techniques : parmi ces der- nières, comme Ton sait, les écoles de tissage, de filature et de chimie comptent parmi les plus renommées de l'univers. On trouvera dans le chapitre suivant tous les renseignements dési- rables sur les édifices des cultes : protestant, catholique et Israé- lite. (Jusqu'en 1798 la religion protestante était à Mulhouse reli- gion d'état, et aucun autre culte n'était toléré. Aujourd'hui il y Mulhouse 63,000 catholiques, avec quatre, bientôt cinq églises.) La Société industrielle a ensuite son chapitre, puis la sous- préfccture, l'hôtel de ville, le régime des eaux, la voirie, le Nouveau-quartier, les marchés, l'abattoir, les hôpitaux, les cimetières, les théâtres, les voies de transport et de communi- cation, les casernes, les pompiers. On le voit, rien ne manque à cette histoire municipale que tous goûteront et liront avec plaisir.

Le reste de l'ouvrage est, pour les profanes, d'un moindre intérêt, bien que dans les monographies consacrées à chacune des diverses industries de Mulhouse, il y ait, dans chaque cha- pitre, sous le titre ^ introduction^ un récit historique dont la lecture est accessible à tous. Nous ne suivrons donc pas l'auteur, ou les auteurs, à travers ces chapitres les détails techniques abondent et que suit la nomenclature analytique des maisons industrielles de leur ressort, tant à Mulhouse que dans toute la

1 . Non seulement dans le domaine de Tindustrie dont s'occupe^sur- toat VHisioift documtntaire^ mais dans celui des arts, de la science proprement dite, de l'tiistoire « . . etc. . . dont le livre ne parle pas.

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lOO REVUE d' ALSACE

Haute-Alsace, moins cependant à Ste Marie-aux-Mines, par une exception que les lecteurs de l'intéressante étude de M. Blech, parue ici-même, ^ regretteront avec nous. Bornons-nous à dire que Touvrage forme ainsi un véritable encyclopédie industrielle dont l'intérêt, on Pa dit avec raison, n'est pas simplement régional : les industriels et les économistes de tous les pays, tous ceux que les questions sociales ne laissent pas indifférents puiseront dans V Histoire documentaire un grand nombre de renseignements précieux dont bon nombre et non des moins importants, n'avaient pas été publiés jusqu'ici.

Ce qui ajoute à l'intérêt de cette publication, ce sont les nombreuses et belles illustrations qui ornent l'ouvrage : les hommes marquants de Mulhouse y défilent devant le lecteur comme dans une intéressante galerie. Les vues d'usines, d'ate- liers, de machines y sont prodiguées, ainsi que les aspects des divers quartiers et des quelques monuments de la cité, et enfin des plans et des cartes montrant les développements successifs de Mulhouse. *

Le tout forme bien, comme on le voit, un monument à la gloire de Mulhouse, dont les auteurs ont droit à toutes les féli- citations pour avoir mené à si bonne fin leur patriotique entreprise.

Une réflexion pour conclure. Mulhouse me semble avoir mérité d'être ainsi exaltée, parce qu'on n'y a jamais oublié, pour me servir d'une expression chère à F. Engel-Dollfus, ce type si achevé de l'industriel mulhousien, de poursuivre non seulement la perfection technique^ mais V idéal moral. On n'aura pour s'en convaincre qu'à relire dans V Histoire documentaire tout ce qu'ont organisé, en fait d'institutions charitables, les chefs de l'industrie mulhousienne.

A. M. P. INGOLD.

1. En 1901.

2. Grftce à une bienveillante comoiuDication du secrétaire de la publi- cation de VHistoirt documentaire^ M. Aug. Thierry-Mieg, à qui nous devons adresser tous nos remerciements, nos lecteurs auront une idée de l'intérêt des illustrations de l'ouvrage, se trouvent encore de bien meilleures planches, de plus grande dimension, comme par exemple une vue de l'ancienne église de S. Etienne. Ces planches ont été faites d'après les clichés de la maison Braun & Cie, qui est aussi une des belles industries de Mulhouse, et dont la réputation est universelle.

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LIVRES NOUVEAUX

Collection dt Médailles et de Monnaies et Alsace formée pour Henri Meyer et donnée au Département des Médailles de la Bibliothèque Nationale par M. Carlos de Beistegui en

IQ02.

Sous ce titre, M. Babelon, le savant conservateur du Cabi« net des Médailles, a publié, chez Rollin et Feuardent, un ex- trait du catalogue de la vente Henri Meyer qui, outre les pièces intéressant l'Alsace, comprenait des monnaies féodales et seigneuriales françaises. H. Meyer, à Ulzach, près Mul- house^ en 1830, établit, après la guerre de 1870, sa fabrique de tissus à Ourscamps (Oise). Son médaillier était très connu pour ses pièces rares ; il en avait publié le catalogue sous le titre : Monnaies royales et seigneuriales. Classement chronologique. Paris^ i8ço. Mais l'objet des préoccupations constantes de Henri Meyer était sa série d'Alsace ; rien ne lui coûtait quand il s'agissait de l'augmenter. Aussi MM. Engel et Lehr trou- vèrent-ils auprès de lui des indications précieuses lorsqu'ils publièrent leur Numismatique tP Alsace.

H. Meyer avait l'intention de léguer sa collection alsacienne au Cabinet des Médailles, afin qu'elle ne fut pas dispersée, mais la mort ne lui laissa pas le temps de prendre les disposi- tions nécessaires. Les héritiers décidèrent de vendre, et la vente fut annoncée pour le 26 mai 1902. M. Babelon aurait vivement désiré faire, en son entier, l'acquisition de la série alsacienne, mais, hélas, les fonds manquaient! Il fit part de ses regrets à un Mexicain, M. Carlos de Beistegui. Celui-ci pour remercier la France de l'hospitalité qu'il y reçoit, acheta généreusement en bloc toute la série. Grâce à ce don magni- fique, il est entré au Cabinet des Médailles 1145 pièces con- cernant l'Alsace : 717 monnaies et 428 médailles.

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I02 REVUE d'ALSACE

Le catalogue que M. Babelon a publié est extrait du cata- logue général de la vente Meyer. Il est illustré de 33 superbes planches, reproduisant les pièces les plus rares.

Citons un ducat d'or de Léopold ; un thaler de Charles de Lorraine, 1605; Colmar, demi-écu carré, 1574; un grand thaler de 1670; Haguenau, florin de 1600, thaler de 1635; Hanau-Lichtenberg, thaler de Philippe V, 1597 ; Abbaye de Murbach, florin d'André d'Autriche . . . etc.

Ce catalogue rendra les plus grands services à ceux qui s'occupent de Numismatique d'Alsace et qui ne peuvent venir à Paris mettre à contribution la science et l'amabilité à toute épreuve de M, Babelon.

Jules Schwartz.

Nous extrayons ce qui suit des comptes-rendus de l'Acadé* mie des inscriptions et Belles-Lettres :

M* Héron de Villefosc présente à l'Académie, au nom de M. A. Gasser, directeur de la Revue d'Alsace^ un travail intitulé : Recherches archéologiques sur le territoire de Mantoche (Haute-Saône). Gray, 1901, 120 p. in-8<>, avec 26 planches.

L'auteur a eu l'heureuse idée de relever le plan de la grande villa romaine du Creux du Lare ; il a joint à ce plan une des- cription de toutes les pièces de l'habitation et l'indication des découvertes qui y ont été faites. Les mosaïques de cette villa ont été malheureusement détruites. Une seule subsiste encore à l'état de débris : la partie centrale qui se composait de com- partiments géométriques, séparés par des torsades, a disparu, mais on a transporté au musée de Gray ceux des angles ornés de taureaux marins nageant au milieu de poissons et de ca- nards. M. Gasser compare ce pavage aux autres mosaïques découvertes sur le territoire des Séquanes. Tout ce qui a été trouvé dans les fouilles, poteries, pièces de verrerie, monnaies, etc., est consciencieusement décrit ; l'habitation avait été ruinée et ravagée de fond en comble, de sorte que le butin archéologique n'a pas été très abondant. L'auteur n'en a eu que plus de mérite à persévérer dans ses recherches et à les mener jusqu'au bout. »

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LIVRES NOUVEAUX loj

RoHAULT DE FLEURY. Lcs couvtHts de S, Dominique. Col- tnar : Monastlre des Catherinettes. Plan de 1821 et essai de restauration. Couvent de Guebwilïer^ 3 planches.

Les Etats-Unis éP Europe et la question d* Alsace- Lorraine^ par un Européen. Paris^ Société parisienne d'édition : 3 fr. 50.

Phil. Deschamps. V Alsace-Lorraine française quand même I Paris, Lemerre : 3 fr. 50.

Richard (A.) Les Vosges (1674-1814-1870). Paris, Chape- let, 1901 : I fr. 50.

Esperandieu. Deux sièges de Belfort. Paris, Berger- Levrault. 1902 : fr. 0,75.

SoRGNis. Die Volksschulen im Elsass von ijSç-lSyo. Strasbourg, Bulle, 1902. In-8" : 4 fr. 50.

Les serments carolingiens de 842 à Stras bourgs en roman et tudesque, par Adolphe Krafft. Paris, Leroux, 1901, in-8*» de 142 pp. : 3 fr. 50.

Artldeg de revneg.

Le mois littéraire et pittoresque. Octobre 1902. Odilienberg, par P. Franche.

Mittheilungen aus dem Vogesenclub. 15 Septembre 1902. Eine frUhgeschichtliche Ringmauer auf dem Riesberge bei Niederbronn, par C. Mathis.

Revue de P Ecole d^ anthropologie de Paris. Novembre 1902, Alsaciens contemporains et Alsaciens du moyen-âge, par G. Hervé. ^^^_

Carnet de la Sabretache. Novembre 1902. Le général Louis Jacques baron de Coëhorn, par G. Bertin, avec portraits.

Revue des études juives. Juin 1902. Elie Schwab, rabbin de Haguenau, par M. Ginsburoer.

Revue d'histoire ecclésiastique de Louvain. 1902, N** 3. Le P. Carlos Sommervogel, par A. Poncelet.

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tÔ4 Hkvuk D^ALSACÊ

J^fime fûT/zéemne. Le P. Gratry, par Alp. Germain.

J^evue des deux mandes. 15 Novembre 1902. Souvenirs de captivité, décembre 1870, par le général Zurlinden.

I^evue alsacienne illustrée. Décembre 190a. A quelle race rappartiennent les Alsaciens, par le I^ Dolunger. Taques et plaques de poêle alsaciennes, par le D' Kassel. Chro- nique d'art industriel : Exposition de Spindler à Turin, par A. Lauobl.

imprimerie F. SÛTTEÈ, & Cie, Rixheim (Alsactj

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M. V/ALTZ

ET

LA: «BIBLIOGRAPHIE COLMAKIEME".

Colmâr, j'ose le dire sans crainte d'être* démenti par personne,, a le bonheur de posséder ce que Ton jpeut appeler, dans toute, force du terme, un biblio- thécaire modèle. ' . " '

Peut-être M- Waltz a-t-îl eu des prédécesseurs plus 3avantsi, ou encore qui pouvaient être de meilleurs littérateurs, .-^. nous savons que nous blesserions sa modestie, une de ses vertus caractéristiques, si nous disions le contraire. Mais à coyp sïir, aucun n'a eu, à .un plus haut degré, ce qui .fait en somme la qualité niai tresse d'un, conservateur de bibliothèque : je veux dire la complaisance, la serviabilité,* Tempressement à se rendre utile à tous,, petits et grands, et à mettlre à disposition des trayaîlleurs, . avec une obligeance et une aménité, qui n'ont jamais été prises en défaut, leà trésors dont il a la gàrdéi

I OU est doDteax. Bien (\\Jl'' autodidacte (ce qui n^amoindrit certes pas son éloge et est encore une réporrse péremptoire à ceux qui sotte- ment prétendent que pour valoir quelque chose il faut être akademûck gebUdeij oubliant tons les fruits secs que l'on récolte dans les univer- %(é<) 'M ' Waltz nVt^n pas sti âcquërfr tlarîs plusieurs branches des connaissances humaines, en numismatique notamment, une compétence de premier ordre ?

Rbvub d'Alsace, 1903. 8

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I I (

! Io6 REVUE D'aLSACF.

Et ce qui est remarquable et fait l'éloge de M. Waltz mieux que nous ne saurions Texprimer, c'est que, tout en livrant le meilleur de son temps à ceux qui fréquentent la bibliothèque et en se tenant toujours à leur disposition, il a trouvé le moyen de donner au public plusieurs importants travaux. Sans parler de sa collaboration à diverses revues historiques, et en particulier à la nôtre son nom se trouve dans plus de dix livraisons; sans parler de l'édition de la Chronique de Billing et de celle du Kaufhaus, qui ne se souvient en Alsace de ce magnifique Catalogue Ckauffoîir^ Tun des ouvrages qui rendent le plus de services aux travailleurs de notre province?

Et ne se borne pas l'activité féconde de M. Wahz. Chargé aussi de la conservation de ce beau Muscé Schongaiier dont Colmar s'enorgueillit à juste titre, notre bibliothécaire a su, non seulement lui donner une organisation excellente et qui tout récemment encore a reçu un perfectionnement inattendu i ; mais grâces à lui les collections colmariennes ont été augmentées de plusieurs véritables trésors artistiques qui, sans son initiative intelligente, auraient été perdus ou seraient allés enrichir des musées étrangers.

Mais voici un bien long préambule pour annoncer la Bibliographie colmarienne que vient de publier M. Waltz. Ce qui est notre excuse, c'est que, ayant la bonne fortune de pouvoir offrir à nos lecteurs une gravure très artistique représentant M. Waltz dans son cabinet de travail d'Unterlinden, portrait que nous devons au crayon distingué d'un de ses fils nous avons cru devoir l'accompagner des quelques renseignements biographiques qui précèdent.

1. Toute une série de remarquables tableaux, à double face, dont le verso n'avait pas vu la lumière depuis cinquante ans, sont mainte- nant placés de façon à ce que Ton puisse voir les peintures des deux côtés.

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M. WALTZ ET LA BIBLIOGRAPHIE COLMARIENNB 107

Venons-en donc à cette Bibliographie colmarienne, 1)el in-8° de XXl-589 pages, qui fait grand honneur aux presses d'où il est sorti. Sous la forme d'une biblio- graphie, c'est en réalité une véritable histoire de la vieille cité impériale que nous a donné l'auteur. His- toire générale, géographie, histoire religieuse, artis- tique, littéraire, juridique, etc., etc., tout jfigure dans ce volume, et sous chacune de ces rubriques sont énumérés les ouvrages, brochures, feuilles volantes, articles même des journaux (car rien n'est oublié) qui s'y rapportent.

M. Waltz, sans avoir la prétention d'être absolument complet un ouvrage de ce genre ne l'est jamais, a cependant approché de la perfection autant qu'il est possible de le faire i. Sur certains sujets en particu- lier, il nous donne une abondance de renseignements qui est vraiment surprenante. Citons-en deux exemples : la bibliographie de notre célèbre monastère d'Unter- linden, précisément sont installés la bibliothèque et le musée de Colmar, comprend 8 grandes pages. Mieux encore : celle de Schongauer en a 40, soit plus de 200 numéros. Comme notre regretté E. Muntz eut été satisfait ! On devine que ces deux parties ont été traitées con amore. Mais le reste, pour avoir moins d'impor- tance, n'en est pas pour cela négligé, et il n'est, peut-on dire, aucun fait de l'histoire de Colmar, petit ou grand, sur lequel on ne trouve quelque indication dans cette intéressante nomenclature, laquelle, pour le dire en passant, n'a pas la sécheresse et la monotonie habi-

I. On pourrait cependant adresser quelques critiques à Tauteur. La plus importante, il est vrai, ne le regarde pas, mais la Société indus- trielle de Mulhouse, qui a patronné la publication et exigé Pemploi simultané des deux langues, ce qui fait une bizarrerie singulière. Voici •quelques autres petites remarques. Pour la campagne de Turenne en Alsace, on aurait pu citer les excellents articles de M. des Robert paras dans les Mémoires di PAcadémU de Stanislas, P. 95, vfi 572, lire Humbert de Romans, au lieu de Hubert. Sur Murrho^ on aurait encore pu citer Miscellanea alsatica^ I, p. 65-68. On voit quelles vétilles il faut relever pour avoir quelques critiques à faire à cet excellent livre.

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I08 REVUE d'ALSACE

tuelles de ce genre de livres, grâce aux notules histo- riques, biographiques, littéraires dont l'habileté de Tou- vrier a su Tagrémenten

Félicitons donc la piété filiale de M. Waltz d'avoir élevé à sa chère cité natale ce beau monument dont elle ne saurait assez lui être reconnaissant. Et pour revenir à ce que Ton disait en commençant, félicitons- nous d'avoir au milieu de nous un homme qui sait si bien faire valoir et exploiter lôs richesses que nous possédons, et souhaitons qu'il puisse encore de longues années durant, nous aider à en tirer parti.

La Direction.

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■CHRONIQUE BELFORTAINE

PAR

l'abbé SCHULER

Les chroniques belfortaines sont fort rares et, à ce titre, ••nous avons cru utile de tirer de l'oubli celle de l'abbé Schuler, écrite au commencement du xix« siècle et déposée à la biblio- thèque de Bel fort.

Notre narrateur est le fils de l'architecte-entrepreneur de l'église Saint-Christophe, Henri Schuler, né, en 1695, à Wolk- marsheim, ville de l'Electorat de Cologne, de Henri, bourgeois de cette localité, fet de Louise Bielefeld. D'après l'abbé Deschar- rièrres, auteur d'une Histoire restée manuscrite de Belforty Henri Schuler aurait d'abord été employé en Lorraine par le roi Stanislas, puis serait venu à Belfort pour y construire l'église "Saint-Christophe dont la première pierre fut placée le 16 octobre 1727. En même temps qu'il était l'architecte-entrepreneur de cet édifice religieux, dont les plans avaient été dressés par Maréchal, ingénieur du Roi à Strasbourg, il avait l'entreprise des fortifications de la place ; on lui doit aussi la construction -de la maison Noblat (hôtel de ville actuel).

Le 31 mai 1732, il se maria avec Hélène Lemoine, fille de Paul Lemoine, procureur au bailliage, et de Madeleine Villin. Hélène eut pour témoins Joseph Lemoine, huissier royal, son oncle, et Paul Ferrier, avocat, son cousin. Dans le contrat de mariage Henri Schuler est qualifié : bourgeois de Belfort, archi- tecte audit lieu, entrepreneur des fortifications de la ville. Il -obtint des lettres de naturalisation en 1745. Dans le certificat délivré, à cet effet, par le magistrat de Wolkmarsheim, son nom est orthographié Schôler.

De son mariage naquirent quatre enfants : François, marié •à Louise Duchassin ; Henri, l'auteur de cette chronique, le

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IIO REVUE d'aLSACE

25 octobre 1735; Madeleine, mariée en 1767 à Jean Pierre Clavey, morte le 2 octobre 18 10, et enfin, le Benjamin de la famille, Albrecht, mort religieux bernardm à Pabbaye de Lucelle. Henri Schuler mourut à l'âge de 78 ans, le 3 janvier 1773. Il avait achevé l'église en 1750.

Notre chroniqueur avait fait de bonnes études, nous dit l'abbé Descharrières, en littérature et en philosophie, au pen- sionnat des Jésuites de Pont-à-Mousson, il avait eu pour émule le célèbre chevalier de Boufflers, sous le Père, depuis abbé Georgel. 11 fit son cours de théologie à l'université de Besançon, sous les savants professeurs Bullet, Pochard, etc., et il y reçut les saints ordres. 11 entra peu après dans la congrégation de la Mission de Saint-Vinccnt-de-Paul ou des Lazaristes, craignant que le monde, à qui il plaisait par les agréments de son caractère, ne lui fit perdre l'esprit de son état. 11 y enseigna la théologie, dirigea des séminaires, prôcha avec succès en différentes stations jusqu'à l"'époque de la Ré- volution, où il préféra quitter sa patrie et perdre sa for- tune qui était de plus de 50.000 francs, plutôt que de renoncer à la foi catholique. L'abbé Schuler figure sur la liste générale des émigrés du Haut-Rhin, sous le nom de Schuller Henry prêtre lazariste de Belfort. Il se retira à Heidelberg. 11 fit im- primer un petit poème latin, étant bibliothécaire du séminaire de Heidelberg, sous le titre : Tobiades.., dedicat Henricus Schuler^ Belforiensis presbyter^ EUctoralis seminarii Heidelbergensis bibliothecarius {AugwsL Windelic, Doll. 1795, in-8", 50 chap., 103 pages). Successeur du célèbre P. Desbillau dans cette bibliothèque, l'abbé Schuler voulut marcher sur ses traces dans la poésie latine. Quoique les protestants ne reconnaissent pas comme canonique le livre de Tobie dont l'histoire forme le canevas de ce petit poème, les journalistes allemands de cette communion n'ont pas laissé de parler avec éloge de cette production intéressante, soit sous le rapport de la bonne lati- nité si négligé aujourd'hui, soit sous celui de la morale qui ne l'est peut-être pas moins.

Après le Concordat, l'abbé Schuler revint mourir pauvre dans sa patrie. Il a laissé dans son pays, en style du Vert-Vert^. différentes petites pièces françaises inédites, entre autres : Les dîners^ automne 1780; La perruque , 1783; La culotte perdue et retrouvée^ 1784; Le départ de Belfort, 1788; La pipée maladroite, 1791, et une bonne description du monastère de-

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CHRONIQUE BELFORTAINE III

la Trappe et des vertus qu'on y pratique, qui fait oublier ce que les pièces précédentes peuvent avoir de frivole.

Henri Schuler mourut à Belfort le 6 avril 1812, justement regretté des gens de lettres et des bons chrétiens. 11 sut tou- jours allier les devoirs de son état aux bienséances de la so- ciété ; il était les délices des bonnes compagnies par sa dou- ceur, son esprit, sa gaîté, ses saillies, ses vastes connaissances et surtout par sa politesse et sa réserve de tout genre ^

Son acte de décès porte : « ...ancien prestre et ci-devant bibliothécaire et aumônier au grand-duché de Heildberg ».

DUBAIL-ROY.

Ville vieille.

La ville de Belfort, telle qu'on la voit aujourd'hui, est bicii différente de ce qu'elle était dans les premiers temps de son existence ; à peine trouvera-t-on encore quelques traces de son ancienne disposition, et une grande partie même de son local actuel est entière- ment effacé.

Lecteur concitoyen ! Cherchez la rue appelée Rue du berceau et celle du Rosemont, les trouv^erez- vous.'^ Cherchez aussi les rues qui menaient autrefois au vieux bourg et au bourg appelé Rcsot.^ sont- elles maintenant ? Et ces deux bourgs mêmes que je viens de nommer, que sont-ils devenu.'^ comment étaient- ils construits.'* Vous me répondez : mais ce n'est pas assez dire : le temps les a détruits. C'est ici qu'on voudrait savoir quand et comment le temps les a détruits. Il conste que la ville vieille de Belfort a changé de forme de plus de la moitié, mais quelles ont été les causes de ces change- ments ? C'est ce qu'on voudrait encore apprendre, et c'est ce qu'on ne saura jamais. Si Belfort avait encore ses propres chroniques, comme les a encore aujour- d'hui la ville de Thann, sa voisine, qu'elle aurait du imiter, combien de faits n'y découvrirait-on pas, qu'on

1. Abbé Descii ARRIÈRES, Histoirt de Belfort.

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112 RRVUE D' ALSACE

est maintenant forcé dMgnorer à jamais, maïs il faut le dire ici' : nos premiers ancêtres vivaient au jour la journée ; ils ne pensaient guère à la littérature, ne préparaient rien à la postérité ; alors, on n'écrivait à Belfort que les actes publics, mais on laissait froide- ment tomber dans l'oubli tout autre événement qui, aujourd'hui, serait des objets curieux de lecture et occuperait la curiosité littéraire de mes concitoyens. Et celui qui veut de nos jours faire l'histoire de Belfort ne peut que gémir sur la pénurie et la sécheresse de ses archives. Il faut souvent, pour éclairer quelques faits anciens qui s'y sont passés, et qu'on voudrait découvrir, feuilleter cent et cent paperasses.

Quoi qu'il en soit et pour en revenir à la ville vieille de notre patrie, je répéterai pour ma commo- dité ce qu'en a dit un auteur récent » qui, plus labo- rieux que moi, a fait quelques recherches arides sur cet objet, et je m'en tiens nonchalamment à son récit pour m'exempter de beaucoup de recherches ennuyeuses et de feuilleter les vieux papiers.

La ville de Belfort, considérée dans sa toute pre- mière origine, avait huit rues et trois portes. Ses prin- cipales rues étaient celle des halles *, celle qui est plus bas l'on tenait le marchés et qui garde encore le même nom, et celle appelée de l'Etuve, près la grande fontaine. Je vais, mon lecteur, rider le front parce que je mets ici la rue de l'Etuve parmi les principales et les premières de notre ancienne patrie. Je ne me retrac- terai pourtant pas ; je sais bien qu'elle est, à la vérité (n'en déplaise à ceux qui l'habitent), une des plus chétives rues (^ue nous ayons aujourd'hui à Belfort, mais dans les vieux temps dont je parle, elle était une rue distinguée ; on l'appelait rue de l'Etuve parce qu'on

1. I/abbé Descharrières, auteur d'un Essai sur t histoire littéraire di Belfort. 1808, t vol. in-80. Cfr. le dernier numéro de la Hevue dAlsact^ p. 68.

2 Actuellement, rue du Pav.llon.

3. Rue du Vieux Marché.

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CHRONIQUE BELFORTAINE II3

y prenait des bains chauds et des étuves sèches ou humides; mais comme cet établissement ne se soutint pas (je ne sais pas pourquoi) et qu'il a perdu toute son utilité, le magistrat la supprima et fit de cette maison le dépôt de ses archives et le lieu de ses -assemblées. Aujourd'hui, on ne voit plus aucune trace de cette antique, maison de ville * qui ne devait pas être d'un grand goût, et la rue elle-même, gardant toujours, par honneur pour sa vieille gloire, le nom de rétuve, se tient pourtant fort humblement dans la classe des rues les moins spécieuses et qui lui font le moins d'honneur. C'est cependant dans cette même rue de l'étuve que s'est trouvé, dans les derniers temps, rétablissement d une célèbre école féminine « que mes •concitoyens regretteront à jamais et que les cruelles extravagances de la Révolution ont détruite. Il y avait encore cinq autres rues qui n'existent plus aujourd'hui et que je veux pourtant nommer : i*» celle du berceau 3 qu'on dit avoir été derrière celle de l'étuve, qui, par après, a été bouchée par le bâtiment dit autrefois